Enquête PISA – Un palmarès médiatisé mais discutable : Des résultats trompeurs, la réalité de l’éducation chinoise

La Chine triche à Pisa, il ne faut pas que l’OCDE laisse faire

Slate.fr Par Joshua Keating | 07/12/2013
La publication des résultats 2012 des tests Pisa, organisés tous les trois ans pour évaluer les écoliers à travers le monde en compréhension de l’écrit, maths et sciences, a suscité une vague de lamentations, et pour cause: les écoliers américains (et français) chutent dans le classement pour les trois catégories, et, en ce qui concerne les Américains, font moins bien que la moyenne des pays de l’OCDE en maths.
On nous racontera ensuite que les pays d’Asie de l’Est dominent désormais le classement. Il y a du vrai dans cette analyse, mais aussi quelques pépins.
Les trois «pays» au sommet du classement Pisa sont en fait des villes –Shanghaï, Singapour, et Hong Kong– idem pour la 6e place, Macao. Il s’agit là de grandes villes avec sans nul doute d’excellentes écoles, mais les comparer à de vastes pays géographiquement dispersés est un peu trompeur.
La position de Shanghaï en tête du classement est particulièrement problématique. Singapour est bien entendu un pays indépendant, et Hong Kong et Macao sont des régions autonomes, mais pourquoi juste Shanghaï et pas le reste de la Chine?
Comme Tom Loveless l’écrivait cette année pour la Brookings Institution, «la Chine a un accord spécifique avec l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui est l’organisme responsable des tests Pisa. Les autres provinces ont passé les tests Pisa en 2009, mais le gouvernement chinois a seulement autorisé la publication des résultats de Shanghaï».
Comme vous pouvez l’imaginer, les conditions de vie dans une capitale mondiale de la finance sont quelque peu différentes du reste de la Chine, un pays où 66% des enfants vivent toujours en zone rurale. A quel point Shanghaï est-elle différente du reste de la Chine? Les 23 à 24 millions d’habitants de Shanghaï constituent environ 1,7% du 1,35 millard d’habitants estimés que compte la Chine.
Shanghaï est une municipalité de niveau province, et a historiquement attiré les élites de la nation. Environ 84% des lycées diplômés de Shanghaï vont à l’université, comparés aux 24% à l’échelle nationale. Le PIB par habitant à Shanghaï vaut plus du double de celui de toute la Chine. Et les parents de Shanghaï investissent lourdement dans l’éducation extra-scolaire de leurs enfants. D’après le principal adjoint et directeur de la division internationale du lycée affilié à l’université de Pékin, Jiang Xuegin:
«Les parents shanghaïens vont dépenser chaque année une moyenne de 6.000 yuans (720 euros) en cours particuliers de maths et d’anglais, et 9.600 yuans (1.150 euros) en activités du week-end, comme des cours de tennis et de piano. Durant les années lycée, les coûts annuels de tutorat grimpent à 30.000 yuans (3.600 euros), et celui des activités double pour atteindre 19.200 yuans (2.300 euros).»
L’ouvrier chinois typique ne peut se permettre de dépenser de telles sommes. Imaginez: au niveau lycée, les dépenses totales en tutorat et activités extra-scolaires à Shanghaï dépassent ce qu’un employé chinois met une année à gagner (environ 42.000 yuans, ou 5.050 euros).
Malgré cela, on a vu une bonne quantité de gros titres, comme les années précédentes, sur les étudiants «chinois» plus forts que les Américains. Plusieurs Etats américains ont également participé pour la première fois en tant que systèmes scolaires distincts.
Le récapitulatif des tests Pisa mentionne que s’agissant des résultats en compréhension de l’écrit, «le Massachusetts n’est devancé que par trois systèmes éducatifs, et le Connecticut que par quatre». Des résultats impressionnnant pour ces Etats, mais que personne ne songerait à utiliser comme porte-étendard du système scolaire entier des Etats-Unis. L’OCDE devrait empêcher la Chine de faire ainsi.
Joshua Keating Traduit par Laurent Pointecouteau

 Un palmarès médiatisé mais discutable : Des résultats trompeurs

Ubuesque docilité chinoise : les élans de soumission collective,
La publication, le 4 décembre, du classement PISA sur l’éducation à travers le monde a suscité des réactions stupéfiantes en France. Stupéfiantes, pour un observateur chinois, s’entend… Des ministres ou anciens ministres de l’éducation, des spécialistes de l’école, des journalistes se sont succédé sur nos antennes pour se désoler de la baisse de niveau de notre éducation nationale française.
Presque tous les quotidiens, de droite comme de gauche, ont fustigé à l’unanimité l’éducation nationale en s’appuyant sur ce fameux classement PISA. Or un tel classement place Shanghaï, qui représente la Chine en l’occurrence, en tête de liste. J’ai l’impression que ce résultat a quelque peu glorifié, sans le vouloir, le système éducatif chinois et donné du crédit à un régime qui cherche avant tout à imposer ses méthodes de bourrage de crâne dans toutes les écoles en Chine.
Car la réalité de l’éducation chinoise telle que nous la connaissons est bien différente de ce que vous imaginez. Les Européens qui prônent l’efficacité de nos méthodes sont-ils au courant que, dans la moindre école élémentaire, le directeur doit impérativement accepter la surveillance constante d’un secrétaire du Parti ?
Dans les universités, même les plus prestigieuses, les académiciens doivent orienter leurs recherches en fonction de sujets prédéfinis, et financés, par le ministère, c’est-à-dire le Parti. Les professeurs récalcitrants ont de fortes chances d’être punis. En octobre, Xia Yeliang, professeur d’économie, s’est vu remercié par l’université de Pékin – un établissement qui s’approprie éternellement l’adjectif de  » prestigieux  » – pour ses  » incompétences professionnelles « . Sait-on seulement que la vraie raison d’une telle sanction vient certainement du fait que ce professeur a tenu des propos audacieux sur la politique en Chine durant sa visite aux Etats-Unis quelques mois plus tôt ?
On enseigne le nationalisme
Je me considère assez bien placée pour donner mon humble point de vue sur la situation de l’éducation chinoise, qui est pour le moins alarmante. On y enseigne la valeur du travailler dur, certes, mais aussi la docilité, parfois poussée jusqu’à l’absurde, le nationalisme, voire le chauvinisme avec des slogans serinés sur le  » grand rêve chinois  » que réclame sans cesse le président Xi Jinping. Si la vulgarisation des textes canoniques confucéens est largement encouragée à l’école et dans les médias, c’est parce que le strict respect de l’ordre hiérarchique établi tel que l’a professé Confucius (551-479 av. J.-C.) arrange trop un Parti communiste en manque de légitimité pour gouverner.
Ces derniers temps, une nouvelle campagne fait rage, celle de l’éducation de la  » reconnaissance « , dans les écoles de l’empire du Milieu. Quand on voit des images sur lesquelles des centaines d’élèves d’un collège du Guangdong se mettent à genoux devant leurs parents dans la cour de récréation, ou ailleurs la même scène dans un établissement de Chongqing, où 300 lycéens s’agenouillent et lavent les pieds de leurs parents dans un élan de soumission collective, les excellents résultats en mathématiques obtenus par ces  » bons enfants disciplinés  » feront-ils encore rêver les experts occidentaux en pédagogie ?
Le nouvel homme fort de la Chine, Xi Jinping, avait envoyé sa fille unique faire des études à l’université Harvard aux Etats-Unis, un pays encore moins bien classé par PISA et même devancé par la France ! La rumeur a circulé parmi les internautes chinois que, malgré les appels de ses parents, Mlle Xi refuse de retourner étudier dans une université en Chine.
Isabelle Feng Etudiante en droit © Le Monde 13/12/2013

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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