Les interventions française en Afrique, ou quand les images aseptisent la guerre

Charlie Hebdo – 18 décembre 2013 – Zineb El Rhazoui – Extraits…
Les grands médias sont-ils au service de la vérité ou du discours officiel ? Les interventions françaises en Afrique sont un cas d’école. Décryptage :
Sans être un adepte de la théorie du complot, une large partie de l’opinion semble avoir du mal à croire le discours philanthropique qui accompagne les interventions militaires françaises en Afrique. La France, qui se veut le porte-Flambeau des droits de l’homme à l’échelle planétaire, vole au cours des pauvres populations africaines menacées par des massacres sanglants, en proie à des djihadistes polymorphes. Sarkozy, puis Hollande – pour ne parler que des deux derniers présidents – sont des héros de cette France à laquelle quelques esprits crédules, mais surtout bien manipulés, veulent encore croire. L’ennemi, lui, est volatile, impalpable, il jaillit en quelques mois, s’installe et constitue du jour au lendemain « une menace planétaire ». C’est l’intervention de la « guerre pour la paix » ou le concept de l’ennemi à la demande. 100_5883
Le paradoxe de la formule ne gêne pas Hollande, qui s’en gargarise depuis qu’il a décidé de faire de la France l’état le plus belliqueux dans le continent noir. « La France ici en Centrafrique ne recherche aucun intérêt pour elle-même, n’a aucun avantage à tirer d’une présence, ne prétend d’ailleurs à aucune influence injustifiée. La France, elle entend simplement porter secours à une population menacée par des bandes sans scrupules« , disait le président, le 10 décembre, avec une mauvaise foi manifeste, lors de sa visite éclair à Bangui, capitale de la République centrafricaine (RCA), pour assister à une cérémonie en l »honneur des deux soldats français tués.
L’argent, tabou de guerre
100_5886Comme aux États-Unis, les spin doctors de l’armée veilleront aux images. Les médias ne s’attarderont pas sur l’identité des deux militaires, on n’entendra leurs noms qu’à de rares occasions, et on ne verra la souffrance de leurs proches que de loin, et dans les bras des mêmes dirigeants qui les ont envoyés au combat, pour des intérêts peu avouables.  Dans une émission d' »Envoyé spécial » diffusée sur France 2 en octobre dernier, les images tournées par l’armée tout au long de l’opération Serval ne montrent aucun mort, et insistent plutôt sur les populations en lisse qui accueillent les troupes françaises libératrices. Ce que Hollande omet de dire dans son discours, pour le moins mensonger, sur le tarmac de l’aéroport de Bangui, C’est que la Centrafrique, c’est avant tout deux géants français du secteur de l’énergie : Total et Areva. Les grands médias parlent d’une opération « humanitaire », évidemment. Elle en a connu, l’Afrique, à travers sa longue histoire sanglante – dans laquelle la main de la France a quasiment toujours été décelée -, des convois humanitaires qui livrent des armes. 1 600 militaires français pour faire de « l’humanitaire » auprès d’un demi-million de déplacés (chiffre de l’Unicef), cela semble très peu. En revanche, pour sécuriser les intérêts économiques d’Areva et de Total, pour mettre en place un nouveau régime qui veillera à la pérennité des exploitations, cela devrait bien suffire.
Dans la mine de Bakouna (sud-est du pays), le yellow cake, cette précieuse poudre d’uranate qu’Areva envoie en France pour qu’elle soit enrichie, a été extrait au profit de l’ancienne puissance coloniale jusque dans les années 1970. Estimé à 700 000 tonnes d’uranium, le gisement est l’un des plus riches d’Afrique. Il a été racheté au canadien UraMin en 2007, année où la France avait justement envoyé un contingent militaire pour « chasser les rebelles« . « Aucun intérêt », disait François Hollande. Pourtant, il suffirait de superposer la carte des interventions militaires à celle des principaux intérêts économiques français en Afrique pour avoir la preuve qu’il ment. mais les grands médias s’abstiendront paresseusement de faire ce travail.
afrik_franceOui, il s’agit de néocolonialisme. Les puissances du Nord, les puissances dominantes, les détentrices de capitaux, rackettent l’Afrique avec la complicité des dictateurs locaux. Les institutions internationales, dont le sinistre FMI, ont tout fait pour privatiser l’Afrique, lui faire adopter des plans d’ajustements structurels sanglants, la laisser ouverte au grand vent du commerce mondial qui l’obligeait à se spécialiser dans des monocultures destructrices pour faire entrer à tout prix des devises. les grandes firmes multinationales se sont implantées et ont massivement rapatrié leurs bénéfices au Nord sans jamais investir pour les Africains. Leurs ports appartiennent à des entreprises au Nord (Bolloré, par exemple) et laissent entrer et sortir les conteneurs de la mondialisation. Le commerce devait annihiler la violence ? Rions un peu avec les banquiers du monde qui saignent.
La France combat héroïquement le terrorisme au mali ? Peu de médias insisteront sur la présence d’Aqmi, depuis 2003, dans l’Azawad, au vu et au su du régime d’Amadou Toumani Toré, soutenu par la France D’ailleurs, les médias français s’abstiendront bien de foutre leur nez à quelques kilomètres de là, dans le désert algérien où sont censés s’abriter les émirs qui ont échappé aux feux de l’opération Serval. Iyad Ag Ghali, l’un des chefs de file de la mouvance salafiste au Sahel, est curieusement l’un des plus vaillants agents de la France dans la région. Recherché hier, il réapparaît discrètement lors des négociations avec Areva pour libérer les quatre otages du Niger… Mais reste officiellement introuvable. On ne sait jamais, il pourra toujours servir.
Samedi 7 décembre, des représentants de l’opposition à Michel Djotodia, l’actuel président centrafricain, se sont rassemblés pour manifester contre sa présence au sommet de L’Elysée pour la paix et la sécurité en Afrique. Aux côté des tchadiens, Sahraouis, Marocains, Camerounais, Congolais, Algériens, Tunisiens, Gabonais, Burkinabés… Tous manifestent sous le mot d’ordre :  « La paix en Afrique ne doit pas se décider à L’Élysée avec des dictateurs. » L’évènement qui s’est produit à deux pas des rédactions n’a pas semblé intéresser les journalistes, hormis quelques radios alternatives et LCI. La télévision iranienne, en revanche, est bien là.

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