Bulgarie – Sous le pseudo de Lola Montesquieu, une célèbre blogueuse de Sofia raille les peurs britanniques et allemandes sur l’ouverture du marché du travail européen.

Courrier International 07/01/2014

Lettre de Bulgarie •  » Chers amis britanniques, j’arrive ! « 

Marché du travail européen aux Bulgares et aux Roumains à partir du 1er janvier. Hilarant.

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 Sofia, le 2 janvier 2014 : cette valise voyagera jusqu’à Londres en passant par l’Allemagne et la France. – AFP / Nikolay Doychinov
 Chers concitoyens britanniques et allemands, bonjour. Ce petit mot pour vous informer que, à partir du 1er janvier, je compte vivre à vos crochets. Je suis une immigrée bulgare, une sangsue, un aspirateur à allocations sociales, un pique-assiette, un vandale et un barbare. Pire : je suis une femme. A partir d’aujourd’hui, gardez donc un œil sur vos maris, vos sacs et votre linge qui sèche sur les balcons. J’arrive ! Et ne dites pas que je ne vous ai pas prévenu…
Je m’étais engagée depuis longtemps à vous retrouver pour le réveillon. A Londres. Mais finalement, j’ai fait la fête à Sofia et me voici aujourd’hui, avec quelques jours de retard, dans l’avion et – bientôt – faisant la queue pour percevoir vos fameuses allocations sociales. Je dois avouer que je fais tout ça à contre-coeur : je trouve la météo chez vous épouvantable et j’ai des sueurs froides à l’idée de conduire à gauche. Mais je ne voulais pas vous décevoir.
A l’aéroport de Sofia, j’ai quand même dû décider à pile ou face si j’allais m’envoler pour Londres ou Berlin : là-bas aussi cela va faire un an qu’ils ne parlent que de ma modeste personne. L’autre jour, les membres du gouvernement ce sont même étripés à ce sujet – sans décider pour autant quel sort me réserver : la prison ou l’expulsion. Finalement, j’ai jeté mon dévolu sur Londres parce que j’ai entendu que, dès l’aéroport, je serais accueillie par une foule de journalistes et trois députés.
En effet, c’était très sympa : il y avait moi, les représentants du peuple britannique et tous ces flashes des photographes. Etre le seul – et tant attendu – immigré est finalement une expérience formidable. Mais qui m’oblige.
Bas de nylon
Il est vrai qu’en tant que ressortissante d’Europe de l’Est, je n’ai peur de rien. Je peux faire des poivrons farcis juchée sur mes hauts talons tout en remplaçant les fusibles chez moi et en surveillant les devoirs de mathématiques de mon gamin. Pendant les années de socialisme mûr, j’ai développé pas mal de qualités et acquis un fort potentiel technique et scientifique.
Donnez-moi, par exemple, une paire de collants en nylon pour femme et regardez-moi faire ! Je peux les recoudre à perpétuité : les dessous féminins devaient durer éternellement sous le communisme. De plus, avec de bons collants en nylon je peux panser une plaie ouverte, remplacer une courroie de distribution sur une Lada, improviser un tamis pour égoutter le fromage blanc, décorer les œufs de Pâques ou encore les transformer en un bouquet de fleurs artificielles.
Mais je dois dire que vous, chers concitoyens européens, vous avez un peu surévalué mes capacités. Je dois à la fois incarner ces 180 000 Bulgares et Roumains qui comptent déferler sur l’Allemagne tout en envahissant la Grande-Bretagne, où le nombre d’immigrés devrait atteindre les 12 millions. Certes, je peux faire plusieurs choses à la fois et, en ma qualité de mère qui travaille, il m’arrive souvent d’être à deux endroits en même temps. Mais je ne peux pas à moi toute seule déferler sur l’Allemagne et la perfide Albion.
Vous vous demandez si je suis, de surcroît : médecin, ingénieur, informaticien ou simple malfrat. Là aussi, je dois vous décevoir : malgré tous les efforts de mes profs sous le communisme, je ne suis pas bonne en math et le seul larcin que j’aie commis est celui d’avoir cueilli les cerises de ma voisine sans lui demander sa permission. Et vous vous obstinez à penser que je compte bien venir chez vous pour vous piquer vos emplois – les vôtres et ceux des Allemands en l’occurrence.
La gare routière plutôt que l’aéroport
Vous n’avez franchement rien compris. Je viens de Bulle-ga-rie ! Et nous sommes tout sauf des workaholics. Chez nous, on dit par exemple qu’à force de trop travailler on fini par se casser le dos. Lever régulièrement le coude en bonne compagnie permet, en revanche, de garder une forme olympique. C’est pour cela que je ne comprends toujours pas pourquoi vous tenez absolument à ce qu’on vienne vous piquer du travail précisément le 1er janvier.
Ce jour-là c’est la Saint-Basile, la fête de tous les Vassil, mes frères britanniques ! Quel Bulgare qui se respecte viendrait travailler à la Saint-Basile ? Ensuite arrivent la Saint-Ivan, la Saint-Iordan, Noël selon le calendrier orthodoxe et le temps de désaouler, nous voici à la Trifon Zarezan, la fête des vignerons. Suivent Pâques et tous les jours fériés du mois de mai. Ensuite, c’est les vacances à la mer ou à la montagne – un rituel sacré sous nos latitudes. Tout comme les travaux de rénovation obligatoires que l’on entreprend dans nos barres HLM forcément l’été. Quel est l’idiot qui attendrait les premières pluies pour les faire ?
Par conséquent, ne nous attendez pas avant septembre. Et pour nous accueillir, allez plutôt à la gare routière qu’à l’aéroport. Nous ne prenons l’avion qu’après nous être bien rempli les poches avec vos allocations sociales. Et préparez-vous bien à nous recevoir : apprenez nos us et coutumes, habituez-vous à boire cul sec et ne vous prenez pas trop la tête avec des contingences telles que les factures, les impôts et autres balivernes. Relax ! Car si vous vous refusez toujours à prendre la vie du bon côté, on ne viendra pas. Et vous serez obligés de nous verser nos allocations par voie bancaire. Je vous envoie, à ce titre, mes coordonnées bancaires en pièce jointe. Portez-vous bien !
Lola Montesquieu

bravo sup

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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