Réponse d’un enseignant à la tirade fumeuse de ( l’Ump) Bruno Le Maire

 Rue 89 08/01/2014  Bernard Girard Enseignant en collège
Dieudonné, la faute à l’école ? Bruno Le Maire, sortez vos preuves
Si Dieudonné n’existait pas, il faudrait l’inventer. A droite comme à gauche, les mouvements du menton, les condamnations véhémentes se multiplient. Elles permettent à chacun, par une posture antiraciste savamment composée, de se refaire à bon compte une virginité dans un domaine où, pourtant, la chose ne va pas de soi.
Le dernier en date, le député UMP de l’Eure Bruno Le Maire [qui a tenu un blog sur Rue89 en 2007, Ndlr] retient tout spécialement l’attention : pour lui, c’est l’école qui porte la responsabilité des délires antisémites de Dieudonné et plus généralement de la banalisation du racisme, car « en matière d’éducation, nous avons failli », avance-t-il doctement sur France Inter. Des propos qui, dans la bouche d’un haut responsable UMP, ancien ministre de Sarkozy, ne manquent pas de piquant.
Il paraît donc que « dans certaines écoles de la République, on ne peut pas enseigner la Shoah, on ne peut pas enseigner ce qu’est le racisme ». Comme, sur ce point, Bruno Le Maire ne se donne pas la peine de citer ses sources. Il faudrait donc le croire sur parole ou peut-être remonter à une vague enquête lancée il y a plus de dix ans par la très bruyante et pourtant peu représentative Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG) sur les difficultés supposées rencontrées dans les classes autour de l’enseignement de questions dites « sensibles ».
Une enquête qui, malgré une méthodologie rudimentaire et des conclusions fantaisistes, n’en continue pas moins, des années plus tard, à être brandie dans certains milieux, avec un écho médiatique jamais démenti, comme la preuve irréfutable qu’aujourd’hui, dans une France islamisée, l’enseignement de la Shoah à l’école serait devenu impossible. Dans cette optique, le sort des juifs importe à vrai dire moins que la dénonciation des musulmans.

Qui a libéré la parole, banalisé le racisme ?

Face aux élucubrations de Bruno Le Maire – en attendant qu’il veuille bien fournir les preuves de ce qu’il avance – la meilleure réponse se trouve encore dans les programmes officiels d’histoire et de géographie (école primaire et collège, lycée) qui font une large place au génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, sujet sur lequel les générations actuelles, élèves et enseignants, n’ont guère de leçon à recevoir de leurs pères, longtemps timorés sur le sujet.
Car plutôt que de se lamenter sur le triste destin de « l’école de la République » qui n’assumerait plus son rôle dans la transmission du passé, on serait bien inspiré de se souvenir qu’il lui a fallu du temps, à la République, toute empêtrée par le souvenir de la collaboration, pour accepter que dans ses écoles, la Shoah soit enseignée pour ce qu’elle fut vraiment, plus souvent, d’ailleurs, sous la pression des historiens que de sa propre initiative.
La tirade fumeuse de Bruno Le Maire sur l’enseignement de l’histoire est d’autant moins recevable qu’elle vient d’un politicien qui, jusqu’à présent, s’est accommodé sans état d’âme apparent, de la brutale résurgence dans le débat public de discours et d’attitudes ouvertement racistes et xénophobes, dont le spectacle de Dieudonné n’est qu’un épiphénomène.
A cette évolution dont nul ne sait où elle peut mener, on peut sans risque d’erreur donner une date de naissance et nommer l’initiateur : le 30 juillet 2010, à Grenoble, par un discours d’une rare violence qui restera dans les annales, un président de la République régulièrement élu déclarait ouverte la chasse aux Roms, entraînant derrière lui une large partie de l’opinion, déjà travaillée dans ses mauvais démons par un calamiteux débat sur l’identité nationale.
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Indéniablement, cette période a libéré la parole, légitimé les peurs, banalisé le racisme. Le tout avec l’approbation jamais démentie de Bruno Le Maire, alors ministre du Président en question et haut dignitaire du parti au pouvoir mais à qui il faut trois bonnes années supplémentaires pour faire semblant de s’inquiéter d’un dérapage moral et intellectuel qu’en tant que responsable gouvernemental il avait pourtant cautionné.
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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