À quoi servent les économistes ?

Alternatives Économiques – octobre 2013 – Gilles Raveaud
Des économistes inutiles, ou nuisibles
Pour Michel Aglietta, le rôle des économistes dans le développement est limité. Ainsi, “si l’on considère les hauts fonctionnaires qui ont dirigé le relèvement économique, puis la modernisation de la France après la Seconde Guerre mondiale, l’observation est mixte : Jean Monnet était autodidacte et marchand de vin, François Bloch-Lainé était juriste, Pierre Massé et Claude Gruson étaient des économistes formés dans les écoles d’ingénieur que nous chérissons. Contrairement aux pays anglo-saxons, la formation économique universitaire n’a eu aucune part dans l’essor économique de notre pays”.
06-08-humeur-BALLAMANPourtant, loin de s’occuper des maux de la société, “la plupart des économistes (…) s’adonnent essentiellement à un discours de légitimation de la capture de la société par la finance au service d’une idéologie anglo-saxonne ultralibérale (..) qui règne sans partage sur le plan académique. Cette idéologie se dissimule sous une prétention scientifique. L’économie serait radicalement distincte des autres modes de représentation de la société parce qu’elle se nourrit de chiffres. Or il est clair que les fondements du discours économique dominant, rationalité illimitée et coordination parfaite des marchés, ne sont pas des hypothèses de sciences expérimentales mais des dogmes (…). Car comment maintenir ce paradigme lorsqu’on vit une crise systémique globale ?”
L’impératif du bien commun
Pour Aglietta, l’économie ne peut se dispenser d’une réflexion sur “le bien commun”, ce qui “implique nécessairement une position éthique explicite de la part des économistes”. En effet, “aucun économiste de bonne foi ne peut prétendre se dédouaner d’avoir un point de vue sur la justice sociale”.
Or les économistes libéraux refusent de se confronter à cette question, ce qui les place dans une “position théorique très confortable individuellement en ce qu’elle évite aux économistes de se prononcer sur les problèmes de répartition qui se posent en termes relatifs, comme sur les problèmes de pauvreté qui se posent en termes absolus. Mais elle est dangereuse collectivement, car elle fait tomber la « science économique » dans l’insignifiance ou dans la justification de l’injustice.”384358_395884853815202_237590224_n
L’importance des libertés réelles
Pour sortir de cette impasse, Michel Aglietta propose de s’appuyer d’abord sur le philosophe John Rawls, qui pose le principe d’un accès égal aux “biens premiers”. Il s’agit donc de “mesurer les inégalités à l’aune des ressources matérielles, éducatives et institutionnelles” dont disposent les individus. Parmi ces biens premiers, on peut citer “la qualité de la santé publique, l’éducation primaire, les libertés de base, les pouvoirs et prérogatives attachés aux fonctions sociales et les biens environnementaux”.
Aglietta se tourne ensuite vers Amartya Sen, qui a insisté sur la capacité différente des individus à utiliser les mêmes ressources (exemple du valide et de l’infirme à qui l’on donne un vélo). Il s’agit donc de mesurer les “libertés réelles d’accomplissement des personnes”, définies comme “les capacités à transformer les ressources dont chacun dispose en liberté réelle de choisir et de réaliser le projet de vie que chacun a des raisons de valoriser”.
Pour Michel Aglietta, “tout économiste désireux d’œuvrer pour le bien commun devrait montrer que les libertés réelles sont l’enjeu de contradictions ouvertes dans les sociétés capitalistes contemporaines dominées par la finance”. En effet, “depuis trente ans, les libertés réelles ont reculé dans les pays dits développés” : “une liberté s’est imposée à l’encontre de toutes les autres, celle de la finance”
Que faire aujourd’hui ?
On peut certes se rappeler, avec Keynes, que le capitalisme peut “être mis au service du progrès social s’il est soumis à une régulation sous le contrôle d’institutions émanant de la démocratie politique. C’est, en effet, ce qui s’est produit pendant une phase historique selon le modèle dit du fordisme. Les économistes de ce temps-là ont contribué au bien commun en forgeant et en appliquant les outils de la régulation publique”. Mais ce modèle “s’est délité dans les trente dernières années”.
Pour Michel Aglietta, il faut défendre les libertés réelles, ce qui implique d’investir à la fois dans les capacités de base des individus (éducation et santé), mais aussi dans l’environnement (conservation et renouvellement du capital naturel, limitation du et adaptation au changement climatique) et dans les institutions (lutte sans relâche contre les discriminations de genre, d’âge et d’ethnie, pressions pour une mutation de la gouvernance des entreprises en direction de l’inclusion des parties prenantes dans des structures hiérarchiques plates).
Conclusion :
“Réorienter le capitalisme dans le sens ainsi défini implique une transition immense du régime de croissance sur plusieurs décennies, mettant un terme à la financiarisation des trente dernières années. Il faut que s’affirment des États stratèges et une gouvernance capable de coordination pour produire et conserver les biens publics de la planète.
Il faut donc une conception macroéconomique du développement soutenable pour rendre cohérente les multiples politiques à conduire. Dans cette perspective, les économistes pourraient peut-être enfin servir à quelque chose.    Michel Aglietta

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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