Sénégal – « Nous allons MOURIR ! » : La ruée des Russes et des Asiatiques sur le poisson sénégalais

LE MONDE | 31.01.2014 | Par Martine Valo

La ruée des Russes et des Asiatiques sur la pêche artisanale

Entre 2011 et 2014, onze unités se sont montées près des sites de débarquement de pêche artisanale, entre Kayar, au nord de Dakar, et Joal, soit environ un tiers du littoral sénégalais.

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Joal (Sénégal), janvier 2014. Il est impossible pour les femmes qui sèchent et conditionne le poisson de lutter contre la concurrence des usines qui transforment cette ressource en farine pour l’aquaculture d’Asie et d’Europe. | YOANN MUTONE
Sur la plage de Joal, important centre de pêche au sud de Dakar, des femmes observent le déchargement du poisson des pirogues à moteur, tout juste rentrées de mer. La journée n’a pas été bonne. Non seulement les filets sont presque vides, mais l’usine russe de transformation de poissons frais en farine, qui doit bientôt ouvrir sur le rivage sénégalais, va achever de ruiner leur activité de salage et de séchage.
Ce métier – traditionnellement dévolu aux femmes – est essentiel pour conserver les produits de la mer et nourrir l’intérieur du pays. Mais, aujourd’hui encore, elles ne vont pas pouvoir acheter la moindre caisse de poissons. Plusieurs racontent qu’il leur arrive de rester un mois sans travailler.
La situation a fortement empiré depuis que des usines chinoises, coréennes, russes poussent comme des champignons sur la côte pour produire une farine destinée à l’aquaculture et à l’élevage asiatique et européen. Entre 2011 et 2014, onze unités se sont montées près des sites de débarquement de pêche artisanale, entre Kayar, au nord de Dakar, et Joal, soit environ un tiers du littoral sénégalais.

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Port de débarquement de Joal, au Sénégal. | YOANN MUTONE
« NOUS ALLONS MOURIR ! »
A Joal, ville de 40 000 habitants, l’ambiance est tendue depuis l’annonce de la construction de l’usine russe Flash Africa, dont la palissade se dresse déjà. Marianne Teneng Ndaye, présidente du groupement d’intérêt économique (GIE) des femmes transformatrices de Joal-Fadiouth, appelle à une journée d’action. « Il y a cinq ans, des Coréens sont arrivés, ils ne prenaient que le symbium , ça ne nous gênait pas. Mais maintenant ils achètent la sardinelle fraîche, qu’est-ce que nous allons manger ? L’usine russe veut produire 46 tonnes de farine par jour : il va lui falloir 460 tonnes de poissons, alors qu’à Joal les pêcheurs n’en débarquent plus que 200 tonnes par jour depuis 2010 ! Nous allons mourir ! »
« Le prix du poisson a déjà doublé en quelques années, se plaint une transformatrice, Khadi Diagne. A 6 000 francs CFA [9 euros] la caisse de 50 kg, je ne peux plus l’acheter. » Selon elle, ses revenus ont diminué de moitié en trois ans. Or, « ici, c’est sur les mères qu’on compte pour nourrir la famille », soupire-t-elle.
La concurrence des usines étrangères est d’autant plus mal vécue que la ressource diminue dans les eaux côtières longtemps poissonneuses en hiver. Le déclin a commencé à se faire sentir dans les années 1990 avec l’arrivée des grands chalutiers étrangers – qui pêchent illégalement ou avec des licences – et l’augmentation du nombre de pirogues. Au Sénégal, où la mer procure l’essentiel des protéines animales, la sécurité alimentaire de la population est désormais en jeu.
Cinq cents femmes travaillent à Joal à plein temps à saler, braiser et sécher chinchard, anchois, maquereau et sardinelle – une grosse sardine appelée yaboy, ingrédient principal du plat national.
Certains matins, des milliers de femmes – d’enfants aussi – viennent décortiquer ces produits de la mer. Ajoutés à ces petites mains, les vendeurs de sel, les paysans qui apportent sur leurs charrettes la paille destinée à la fumaison, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui vont être touchées par l’arrivée de Flash Africa. Les consommateurs, eux, seront privés du poisson séché, qui est livré sur les marchés jusqu’au Bénin.
« IL FAUT ARRÊTER D’EXPORTER ! »
Le maire de la commune, Paul Ndong, ne le voit pas de cet œil. « Tout le monde est d’accord : le conseil municipal, la population, les pêcheurs, le promoteur, assure-t-il. Il y aura 170 emplois pour les jeunes à l’usine. Et les propriétaires ont promis de refaire la mairie, d’apporter le courant et de construire une maternité. » Que se passera-t-il s’il n’y a plus rien à sécher ? « Impossible : ils ne prendront pas que le poisson de Joal, mais de partout. » Et si les femmes se plaignent de manquer de travail, « c’est parce qu’il n’y a plus beaucoup de poissons dans la mer… »
Le 16 janvier, le président de la République, Macky Sall, a reçu le secteur de la pêche sénégalais, inquiet des dangers qui le menacent. Des milliers de personnes – la filière fait travailler environ 600 000 habitants – sont venues soutenir la fermeté du ministre de la pêche, Haïdar Al-Ali, à l’égard de la pêche illégale. Le discours sur la gestion durable de l’océan porté par Oceanium, l’association que le ministre a créée, progresse. « Il faut réfléchir ensemble pour faire revenir progressivement le poisson, insiste Diapa Diop, secrétaire nationale de la pêche artisanale au Sénégal. Il faut créer des aires marines protégées, des repos biologiques pour certaines espèces et revoir les agréments des usines. Si la population n’a plus assez à manger, il faut arrêter d’exporter ! »
Martine Valo (Joal, Sénégal, envoyée spéciale )  Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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