Bangui – Saïd Figo, 30 ans : le rescapé d’un indicible enfer.

LE MONDE | 03.02.2014 | Par Rémy Ourdan

A Bangui, Saïd Figo, le miraculé, raconte les crimes des Séléka

Même atroce, ce fut une image fugitive dans l’actualité tourmentée de Bangui. Une image vite oubliée. Le jour où les officiers et combattants de la Séléka ont quitté leur quartier général de Bangui, le camp de Roux, le 27 janvier, deux semaines après le départ en exil de leur chef, l’ex-président Michel Djotodia, ils ont abandonné derrière eux un jeune homme à la gorge tranchée, agonisant.

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Saïd Figo, battu et torturé durant cinq mois, est soigné aujourd’hui à l’Hôpital communautaire, au centre de Bangui. | LAURENCE GEAI POUR « LE MONDE
L’inconnu fut pris en main par les soldats des opérations française « Sangaris » et africaine, la Misca. Les terribles violences qui continuent à agiter quotidiennement Bangui et la Centrafrique ont ensuite effacé l’image de cet homme sorti des ténèbres et promis à un rapide trépas.
L’homme a un nom : Saïd Figo. Il a 30 ans. Il vient du quartier de Cattin, à Bangui. Et il a étonnamment survécu à ses terribles blessures. Il reprend vie peu à peu, allongé sur un matelas, sous l’une des tentes qui accueillent les blessés dans le jardin de l’Hôpital communautaire. Saïd Figo affirme avoir été détenu durant cinq mois au camp de Roux, siège de la « présidence » Séléka, non loin du bureau de M. Djotodia. Il est le rescapé d’un indicible enfer.
« ILS NOUS BRÛLAIENT SOUVENT, AVEC DES CHARBONS ARDENTS »
« Je rendais visite à des amis dans un quartier proche de l’aéroport. Je me tenais sur le bord de la route, lorsque des Séléka qui passaient par là m’ont appelé. Je me suis approché, et ils m’ont emmené, raconte Saïd Figo. Je me suis retrouvé dans une cellule en sous-sol au camp de Roux. Ils m’ont accusé d’être un “anti-Balaka”, ce qui était faux. Ils m’ont tabassé et torturé pendant cinq mois. Je n’ai jamais été interrogé. »
Saïd Figo raconte les visites incessantes de gardes et de combattants sans cesse différents, ces « nouveaux visages qui entraient chaque jour dans la cellule », comme si des soldats de passage prenaient plaisir à venir torturer les prisonniers. « Ils nous tabassaient tout le temps. Ils nous brûlaient souvent, avec des charbons ardents. » Saïd a des brûlures sur tout le corps, sur le dos, le torse, les bras. Son pénis aussi a été brûlé.
Il n’y avait, selon le rescapé, que deux façons de sortir de la cellule : soit parce que votre famille vous avait par chance retrouvé et qu’elle avait les moyens de payer les Séléka, soit parce que vous étiez mort. « Certains ont été libérés parce que les soldats avaient reçu de l’argent. Beaucoup sont morts. Ils tuaient les prisonniers dans la cellule. Nous dormions par terre, ou plutôt nous faisions semblant de dormir, et le sang coulait entre nous. » Il croit aussi savoir que d’autres étaient emmenés pour être assassinés dehors, sur la colline aux Panthères qui domine la capitale centrafricaine et la rivière Oubangui.
Saïd Figo dit n’avoir jamais douté de sa mort certaine. « Ils tuaient des prisonniers tous les jours. Jamais je n’ai pensé sortir vivant du camp de Roux. Si je suis vivant, c’est la volonté de Dieu… »
Une trentaine de cadavres, certains ligotés, beaucoup portant des traces de tortures, ont été découverts en décembre 2013 sur la colline aux Panthères. Trois autres ont été retrouvés après la fuite des Séléka. Témoignages et rumeurs, parfois difficiles à dissocier, laissent craindre un bilan nettement plus lourd.
REPLONGER DANS LE TUMULTE
A l’évidence, la « présidence Djotodia » et les baraques militaires entourant la maison du chef de guerre servirent de camp de détention et de torture. C’est d’ailleurs une vilaine tradition du camp de Roux, dont les dictateurs centrafricains successifs se sont servis comme d’une prison politique, discrète et personnelle. Le camp des oubliés…
Quelques heures avant leur fuite, les derniers Séléka du camp de Roux ont emmené cinq prisonniers dans la broussaille. « Ils ont tué et brûlé quatre personnes devant moi, raconte Saïd Figo. J’étais le cinquième, le dernier. J’avais les mains attachées dans le dos. Ils ont commencé à me couper le dos à la machette, puis à m’égorger. Je me suis levé d’un bond et me suis enfui. J’ai couru. »
Saïd ne sait pas vraiment comment il est encore en vie. Ses assassins ne l’ont-ils pas poursuivi parce qu’ils étaient certains qu’il allait mourir très vite dans la broussaille ? L’ont-ils perdu de vue ? Ont-ils entendu les blindés et les jeeps de la Misca et de « Sangaris » approcher de la colline ? Il se souvient juste d’avoir été recueilli peu après « au bord de la route, par des soldats français ».
Il porte aujourd’hui des bandages sur tout le corps, et une minerve soutient sa gorge recousue. Il ignore de quoi sa vie sera faite. Il espère rentrer chez lui la semaine prochaine.
Derrière l’Hôpital communautaire, des tirs retentissent, provenant des quartiers de Castors et PK5. Combats et tueries sont quotidiens à Bangui. Saïd Figo a survécu à l’enfer, et s’apprête à replonger dans le tumulte.
Rémy Ourdan (Bangui, envoyé spécial ) Le Monde

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Les forces françaises ont pris le contrôle de Sibut
Quelque 200 ex-Séléka regroupés à Sibut, au nord de Bangui, ont échappé au contrôle des forces internationales et sont allés grossir, dimanche 2 février, les rangs des combattants terrorisant les civils en province.  Après une opération de la force de l’Union africaine, la Misca, soutenue par des militaires français, les ex-Séléka avaient accepté, samedi, d’être cantonnés dans cette ville de 24 000 habitants qu’ils tenaient depuis plusieurs jours. Ils sont partis vers le nord, selon un officier de la Misca qui poursuivait son opération de sécurisation. Dimanche soir, une bonne partie des populations qui avaient fui en brousse face aux exactions des ex-Séléka ont regagné leur domicile.

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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