Suisse et évasion fiscale : le livre de l’ex-employée d’UBS qui dénonce «un braquage organisé»

Paradis fiscaux et judiciaires – 6 février 2014 – marieagnes / 
Propos recueillis par ÉLISABETH FLEURY ET MATTHIEU PELLOLI | Publié le 06.02.2014
Une ex-cadre d’UBS France dévoile dans un livre publié aujourd’hui les méthodes pour capter des clients millionnaires. Le but : l’évasion fiscale en toute sécurité.
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Paris, hier. Pour avoir fait part de ses doutes et refusé de détruire des archives, Stéphanie Gibaud, ancienne cadre chez UBS, dit qu’elle est rapidement devenue un mouton noir aux yeux de son employeur. Elle estime être désormais blacklistée : «Les CV que j’envoie finissent systématiquement à la poubelle.»Recrutée chez UBS France sans aucune formation bancaire, Stéphanie Gibaud était chargée d’organiser les « events », ces prestigieuses opérations de séduction destinées à draguer les grosses fortunes. Stéphanie Gibaud, 48 ans, est aujourd’hui une femme en colère. Longtemps, assure-t-elle, elle a ignoré que ces millions étaient ensuite illégalement cachés en Suisse sur des comptes non déclarés.Quand elle a fait part de ses doutes, elle est devenue pour son employeur un mouton noir. Dans un livre choc à paraître aujourd’hui*, cette mère de famille à la recherche d’un emploi raconte sa descente aux enfers et dénonce, dans le détail, les pratiques inavouables d’une des plus puissantes banques privées de la place.
A quoi servaient les « events » que vous étiez chargée d’organiser ?

STÉPHANIE GIBAUD. Il s’agissait de mettre en relation des chargés d’affaires d’UBS avec leurs futurs clients, de préférence les plus riches, ceux à 50 Meuros. Comme vous ne séduisez pas un millionnaire avec un simple café, les événements devaient être prestigieux. Tournoi de golf, régate en voilier, soirée à l’opéra suivie d’un dîner chez un grand chef… rien n’était trop beau pour attirer ces fortunes.

Comment parveniez-vous à les convaincre ?

C’est un travail de précision et de longue haleine qui nécessite de passer des journées entières avec eux. Vous avez un chien ? Moi aussi. Une maison à Malaga ? Moi aussi. Votre épouse fait du tennis ? On a justement une loge pour assister à à la finale de Roland-Garros… Cette somme de petites attentions permet de capter la confiance des futurs clients. Une fois ce lien établi, ils s’en remettaient entièrement à nous pour placer leur argent à l’abri du fisc.

De quelle manière les banquiers suisses intervenaient-ils dans cette mécanique ?

Avec eux, nous travaillions main dans la main. A chaque événement, les chargés d’affaires suisses étaient présents en très grand nombre. Venus de Lausanne, Bâle, Genève, Zurich, ils avaient pour mission de convaincre les cibles, présélectionnées par nos soins, de déposer leur fortune chez eux. Chaque année, à la demande du siège de Zurich, nous faisions le bilan : combien de nouveaux clients ? Combien d’argent frais ? La règle d’or, c’était qu’un événement devait être rentable.

Aviez-vous conscience de participer à un système frauduleux d’évasion fiscale ?

Pendant longtemps, non. Je suis peut-être naïve, mais la maison mère était suisse et je trouvais donc normal de travailler avec des banquiers helvètes. Et j’étais loin d’imaginer que, plus on est riche, plus on essaie de frauder.

Quand avez-vous découvert le pot aux roses ?

Durant l’année 2008. Aux Etats- Unis, le banquier d’UBS Bradley Birkenfeld venait de révéler qu’il avait encouragé ses clients à dissimuler massivement leurs avoirs en Suisse. Du coup, chez UBS France, la tension était à son comble. Il fallait faire le ménage. On m’a imposé une supérieure hiérarchique qui m’a aussitôt demandé de détruire mes archives. J’ai refusé. Le harcèlement qu’on m’a alors infligé a été terrible. Je me suis sentie toute seule face à une très puissante machine.

Aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Dans le petit univers de la banque privée, je suis désormais blacklistée, les CV que j’envoie finissent systématiquement à la poubelle. Vis-à-vis d’UBS, j’ai lancé une procédure pour harcèlement devant les prud’hommes et j’attends de la justice pénale qu’elle établisse la vérité. Mon livre, je l’espère, permettra d’éclairer les juges sur certaines pratiques et m’aidera à me reconstruire.

9782749135083* « La femme qui en savait vraiment trop », le Cherche-Midi, 221 pages, 17 €. ISBN : 978-2-7491-3508-3
Septembre 1999, Stéphanie Gibaud est embauchée chez UBS (Union des banques suisses). Elle ne ménage pas sa peine pour organiser des événements à l’attention de clients et de ceux qui pourraient le devenir. Son employeur n’ouvre ses portes qu’aux personnes pesant plusieurs millions d’euros.

Juin 2008. Sa supérieure hiérarchique surgit dans son bureau. Celui du directeur général d’UBS vient d’être perquisitionné et l’on exige qu’elle efface de son disque dur tous les fichiers contenant le nom des clients et de leurs chargés d’affaires. Stéphanie Gibaud refuse.

Débute alors un vrai thriller entre un établissement bancaire et l’une de ses cadres qui n’accepte pas d’être complice quand elle se rend compte qu’UBS pourrait contribuer à l’évasion fiscale de Français fortunés vers la Suisse et, comme le souligne Antoine Peillon dans sa postface, « au blanchiment en bande organisée de fraude fiscale ». Son téléphone est placé sur écoute. Des enquêteurs lui donnent des rendez-vous secrets pour en savoir plus sur les méthodes d’UBS… La banque cherche à la pousser à la faute. Son ordinateur est piraté. Les fichiers convoités sont détruits avant de réapparaître, modifiés. Menaces, brimades, mise à l’écart, collègues dressés contre elle, tout est bon pour la détruire, et quand la dépression s’installe, on la fait passer pour folle.
Un impitoyable harcèlement au travail.

L’auteur : Stéphanie Gibaud, spécialiste du marketing et de la communication, a travaillé à l’ambassade des États-Unis à Paris et au Racing Club de Lens avant de rejoindre UBS. (Éditions du cherche-midi)

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