Peut-on vivre sans convictions ?

Tiré de la revue mensuelle Esprit Libre – Rédacteur : Georges Krassovsky – juillet 2000
Après m’être posé cette question, j’allais y répondre. Oui, bien sûr, je suis convaincu que c’est la meilleure façon de vivre !
…mais je me suis ressaisi, me disant que ce serait là une flagrante contradiction ; j’allais donc remplacer « je suis convaincu », par « j’estime » ou « je crois ». Mais je n’ai pas eu le temps de la faire car une nouvelle idée a surgi dans mon esprit, selon laquelle il valait peut-être mieux laisser ma phrase du début telle quelle car elle reflète bien ce tissus de contradictions que tisse inlassablement ma pensée dès qu’il est question de notions tant soit peu abstraites. Le fait est : dès qu’il se forme en moi une ébauche d’opinion, elle est aussitôt « contrebalancée » par l’opinion contraire et il en résulte que les deux s’annulent. Je vis donc pratiquement sans opinions et, à fortiori, sans convictions.
imagesCARSL9XXIl m’arrive pourtant de prendre position et même de défendre publiquement telle ou telle thèse particulière, mais le choix est fait la plupart du temps « à pile ou face » et surtout pour ne pas avoir l’air d’un demeuré, incapable de formuler ses pensées. Bon, dirons sans-doute certains, c’est pour ce qui concerne les convictions d’ordre philosophiques, religieuses ou politiques, mais il y a les faits sur lesquels on peut tout de même se prononcer. Ah ! Les faits ! Parlons-en ! Que représentent les faits que l’on observe soi-même par rapport à ce qui se passe dans le monde ? Presque rien ! Car- ne l’oublions pas – chacun de nous n’occupe qu’une seule place dans l’espace et se trouve, en outre, coincé dans l’éternel présent ! Le champ d’investigation de chacun est par conséquent extrêmement limité : l’endroit où il est, les personnes qu’il connaît, quelques centaines tout au plus. Qu’est à côté de plus de 7 milliards d’êtres humains qui habitent actuellement la planète, sans parler de ceux qui ont vécu avant nous.
Bien sûr, il y a les livres d’histoires et de voyages, les informations transmises par les médias, mais les faits qui y sont relatés sont déjà de seconde main. Ils comportent, en outre, des interprétations très diverses et souvent contradictoires. Ce qui revient à dire que les informations qui nous parviennent sont, la plupart du temps, floues, imprécises et sujettes à caution. Mais malgré cela on se fait quand même sa « petite idée » sue ce qui se passe ou sur ce qui s’est passé, mais de là a avoir des certitudes, il y a une marge. Une marge qui m’a toujours paru infranchissable.
imagesCA3GZNW8On peut tout au plus « pencher  vers telle ou telle thèse, tout en faisant bien attention de e pas y « tomber ». Attitude prudente, hésitante, distante et qui irrite forcément tous les convaincus qui s’acharnent à vous faire partager leur façon de voir qu’ils estiment être la seule bonne, la seule vraie. Si vous vous sentez en forme et disposé à discuter, vous pouvez même « défendre » (juste pour vous amuser), la thèse contraire à la leur, alors qu’en fait elle est loin d’être la vôtre, étant donné que vous n’en avez point. Il peut aussi arriver que, fatigué et excédé par le verbiage des convaincus, on les écoute sans réagir et même en faisant semblant d’acquiescer, avec un air entendu.
Certains – ce sont surtout des gens anxieux-, ne cherchent même plus, ils pensent avoir trouvé la Vérité dans tel ou tel discours ou enseignement dont ils deviennent les zélés propagateurs. Pour ma part, j’espère ne jamais contracter ce genre de convictions car elles me font horreur à l’instar du cancer. Ne s’agit-il pas d’ailleurs d’une sorte de « tumeur » qui, en se fixant dans l’esprit des gens, fausse leur perception de la réalité et en fait des obsédés et des « possédés » ? Et, s’il en ainsi, il est permis de se demander si tous ceux qui sont obnubilés par leurs certitudes et leurs convictions ne seraient pas des « cas » qui relèvent de la psychopathologie ? Question angoissante étant donné que ces gens écrivent des livres, passent à la télé, accèdent souvent au pouvoir …
Chat6Mais ce qui est encore plus inquiétant, c’est le fait qu’ils sont admirés et ont pour la plupart une foule de suiveurs, appelés, suivant les circonstances : disciples, « fans », fidèles, camarades, militants, adhérents. Et c’est grâce car les convaincus des différentes obédiences ont fatalement tendance à entrer en conflit entre eux. N’est-ce pas ce qui se passe sous nos yeux dans le monde ? J’ai en tout cas cette impression, mais je me garde d’en tirer une conclusion, me disant qu’il y a sans doute d’autres facteurs de discorde qui entrent en ligne de compte et qui probablement m’échappent. Comment est-ce possible qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils combattent pour des idées qui leur sont « chères » à la manière des assiégés d’une forteresse dont les défenseurs sont, en même temps les prisonniers. Serions-nous toujours au Moyen-Age ?
On aurait toutefois tort de s’attendre à ce que les gens convaincus soient disposés à renoncer aux certitudes qui constituent lue « raison de vivre ». En présence de tout esprit sceptique, ils contre-attaquent et demandent : « Et vous, comment pouvez-vous vivre sans convictions ? » Ne craignez-vous pas d’être comme une girouette, quelqu’un de désorienté, de déboussolé ? »
Je tiens à rassurer tout de suite ceux qui pourraient s’inquiéter ainsi à mon sujet. C’est que l’absence de convictions ne signifie pas pour moi que l’on a pas de préférences. Les miennes sont en tout cas très marquées et très nettes. Ainsi, je préfère la santé à la maladie, la beauté à la laideur, le parfum d’une rose à celle d’une fosse nauséabonde… Tout cela suffit amplement pour me diriger dans la vie et je peux vous assurer que je suis tout aussi ferme et intransigeant dans mes choix que je suis incertain et indécis sur le plan des idées. Je vais même plus loin : j’ai tout lieu de supposer que la plupart des gens partagent mes préférences et se passeraient fort bien des opinions et des convictions si ce n’était pas pour se mettre en valeur aux yeux de autres . Or, à partir de ce moment, on est pris au jeu stupide de l’auto-affirmation par opposition à ceux qui ont pris (pour les mêmes raisons) l’option contraire. Cela peut faire partie des artifices de la séduction, dans le sens large de « conquête », c’est comme le plumage de certains oiseaux. Le paon, lui, n’a pas de belles idées, mais il a de belles plumes !…
Georges Krassovsky

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