CROISSANCE, VOUS AVEZ DIT CROISSANCE ?

Bonne Eau-Bonne Terre – 31 janvier 2014 –
Voici un extrait du livre de Marc Vandamme : « ALLEZ SIMPLE » encore en gestation
CHAPITRE IV : CROISSANCE, VOUS AVEZ DIT CROISSANCE?
« Celui qui croit qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » (Kenneth Boulding)
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La croissance, dernier terme mis à la mode par le régime totalitaire marchand pour justifier tous ses actes est, je crois, l’expression du plus profond irrespect dont ce régime fait preuve à l’égard de notre intelligence. Croître, c’est grandir. Or, excepté les bénéfices engrangés par les multinationales, le capitalisme ne fait pas grandir, il fait régresser. Si le monde marchand était un enfant, et si notre planète Terre était son lit, le capitalisme essaierait de nous faire croire que cet enfant pourrait grandir indéfiniment sans qu’un jour ses pieds ne dépassent du matelas. Afin de prendre conscience de ce qu’est réellement la croissance économique, je vous invite à imaginer un petit scénario au cours duquel, vous, humains, vous allez créer de la croissance.
Avant toute chose, il vous faudra vous rendre dans un supermarché spécialisé dans le bricolage. Au rayon des outils manuels, vous allez choisir un marteau de taille moyenne, du genre de ceux que l’on utilise pour planter des clous. Choisissez le moins cher : celui-là même dont le manche se déchausse déjà un peu alors que l’outil n’a pas encore quitté le magasin. Fabriqué avec du mauvais métal et du mauvais bois, il vous donnera l’assurance de devoir le remplacer très vite. N’allez surtout pas acheter un outil de qualité garanti 10 ans chez un quincaillier de village, ce serait peine perdue, et surtout, n’allez pas fouiller dans votre cave pour exhumer le vieux marteau de votre grand-père. Des outils qui durent plus longtemps que la vie d’un homme sont à proscrire dans une société de croissance. Équipé de votre marteau, vous allez vous installer au jardin ou dans votre atelier, et après avoir posé votre main bien à plat sur un bout de bois, une grosse pierre ou votre établi, d’un geste ferme et définitif, donnez-vous y un bon coup de marteau. Vous venez de créer de la croissance économique . Grâce à votre geste courageux, il vous sera nécessaire de dépenser quelques sous en sparadrap, en mercurochrome, voire en pommade à l’arnica pour résorber le bel hématome qui ne manquera pas de se développer sur votre main. Mais cela ne suffit pas. Je sens que vous n’avez pas osé frapper assez fort. Reprenons tout depuis le début. Au magasin de bricolage, vous allez choisir plutôt une massette, comme celle que les maçons utilisent. Une fois de plus, choisissez l’outil de la plus piètre qualité.
A votre domicile, demandez l’aide d’un membre de votre famille pour vous taper sur la main, ce sera plus facile et plus sûr. Votre belle-mère par exemple. Celle-ci aura peut-être de bonnes raisons de vous asséner un bon coup et bien franchement. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Courage. Quand belle-maman se sera acquittée de sa tâche, votre main sera dans un triste état. Mais bravo à vous : vous avez créé plus de croissance économique! En effet, grâce à vos os brisés, il faudra que votre belle-mère vous accompagne en voiture aux urgences (vous n’êtes pas en état de conduire). Une ou deux infirmières, un ou deux jeunes internes qui seront peut-être dépassés par votre cas, le médecin-chef, des médicaments contre la douleur, une anesthésie locale, peut-être un peu de chirurgie, du plâtre, des antibiotiques, une incapacité de travail de plusieurs semaines, et bien sûr, une radio et une visite chez votre médecin de famille pour retirer le plâtre, voilà autant d’éléments que vous avez mis en mouvement, tout ceci générant de la circulation d’argent et donc de la croissance. C’est mieux, mais cela ne me semble pas suffisant. N’oublions pas : la croissance est exponentielle et infinie. Vous n’êtes donc pas au bout de vos peines !
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Cette fois-ci, votre belle-mère va frapper un grand coup, mais sur votre tête. Commotion cérébrale, fracture du crâne peut-être? En tous les cas, ce sera l’ambulance, les soins intensifs, un séjour en clinique relativement long, une incapacité de travail conséquente, des soins, des médicaments, des visites de contrôle… Ça commence à être sérieux. Vous vous améliorez à chaque fois. Bien entendu, après ces mauvais traitements infligés par votre belle-mère, peut-être qu’un moment de folie bien légitime vous conduira à commettre le pire, et plein de rancune à son égard, vous allez assassiner cette sexagénaire active dès votre rétablissement. Et là, c’est l’ambulance, la police, la brigade criminelle, les pompes funèbres, le système judiciaire (juge d’instruction, avocat général, jurés, avocat de la défense, juges…), le système pénitencier qui vont se mettre en mouvement rien que pour vous. Fleurs et couronnes, suivi psychologique pour vos enfants, changement d’école peut-être (il est difficile d’assumer le fait qu’on est fils ou fille d’assassin), votre époux ou votre épouse demandera peut-être le divorce… Voilà de la belle croissance économique comme en voudraient tous les économistes chaque jour!
Comptez qu’après sept ou dix ans de prison vous entamerez des démarches pour récupérer vos droits parentaux ou essaierez d’obtenir une garde partagée, et que d’une paisible famille sans histoire, vous serez devenus une famille décomposée dont chaque parent a un logis, et donc chaque parent a un frigo, une lessiveuse, une auto, un téléviseur, un mixer, un four à micro-ondes, un surgélateur, une chaîne Hi-Fi… Songez donc aux sommes d’argent envolées dans toutes les directions grâce à vous! Faisons-nous plaisir : on pourrait même imaginer une reprise des images après le générique de fin. Le fonctionnaire en charge du classement des pièces à convictions dans les caves immenses du palais de justice range votre dossier dans un carton à archives et voilà que lui tombe sur le pied la partie métallique du marteau qui a servi au crime. Celui-là même dont le manche se déchaussait… Vous vous souvenez ? Pas de chance pour ce brave fonctionnaire! Mais la croissance continue…

CROISS~1Bien que totalement fantaisiste, ce scénario ne fait que reprendre des choses de la vie qui peuvent arriver, qui arrivent en fait, et dont la croissance économique se nourrit. Censée nous apporter bien-être, confort, bonheur, la croissance économique ne fait que générer de la douleur et du malheur. Car même si vous pratiquez une profession honorable et bien rémunérée, afin que votre billet de cinq, de dix ou de cinquante euros honnêtement gagné vous apporte cette dose de bonheur tant recherché, il faut que quelqu’un, quelque part souffre pour vous. L’ouvrier asiatique travaillant dans l’usine infecte où votre paire de baskets a été fabriquée, où votre lecteur de disques compacts a été assemblé, le paysan africain affamé qui cultive pour vous des haricots verts ou des courgettes, le saisonnier maghrébin s’empoisonnant à pulvériser de pesticides les fraises de serre cultivées au sud de l’Espagne, sont les garants de la valeur satisfaisante de votre argent.
La souffrance ne se limite pas à l’humain, et dans les halls industriels, les poulets, les porcs et les bovins vivent dans le grillage et le béton pour vous offrir leur chair après un long voyage en camion et un passage bominable à l’abattoir avant de finir dans une barquette de polystyrène que vous achèterez à un prix défiant toute concurrence. Enfermés eux aussi dans une existence misérable, ils ajouteront leur terreur et leur souffrance à celle des humains. Les végétaux cultivés pendus, les racines baignant dans un bain d’engrais chimiques et pulvérisés de pesticides ajouteront eux aussi de la douleur à la misère planétaire avant de finir dans une assiette mal mangée et mal digérée par un consommateur stressé et mal dans sa peau. La croissance économique, ce n’est pas grandir, c’est régresser. Le catalogue de « Pomologie Générale » (Masson 18831) a nécessité 12 volumes afin de présenter la liste exhaustive des centaines de variétés de fruits cultivés en France au XIXème siècle. Cinq variétés de pommes se disputent 90% du marché actuel car ce sont les seules qui résistent au traitement industriel. Le goût des aliments a disparu à cause de la sélection à but uniquement quantitatif. Plutôt que de cultiver de bons légumes ou de bonnes céréales pour donner naissance à un bon pain, on remplace le goût naturel par des additifs chimiques.
Et la farandole marchande continue, peu importe l’impact nocif de ces molécules sur la santé car la santé d’une personne saine ne produit pas de croissance. Celle d’une personne malade oui. Il n’a jamais été question que le monde capitaliste offre du bien-être et encore moins du bonheur. Tout au plus, en fonction de notre position sociale ou géographique, avons-nous le droit de travailler pour consommer ce que l’industrie nous fournit ou de fouiller les dépotoirs afin d’y picorer misérablement quelque subsistance. La croissance économique se nourrit de souffrance, et chaque billet de banque circulant de par le monde en recèle une part. L’adage nous dit que « l’argent n’a pas d’odeur ». Je lui trouve, moi, un relent bien nauséabond au contraire.

1 – Le Sol, la Terre et les Champs, Claude et Lydia Bourguigon. Éditions Sang de la Terrelivre_sol_terre-b987f

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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