J.O de Sotchi – Avant l’ouverture : on était en droit de se demander si la Russie s’apprêtait à un événement festif ou bien si elle se préparait à une vaste offensive ennemie.

LE MONDE | 17.02.2014

Un grand vide, par Vladimir Milov *

Avant même l’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi, beaucoup de gens autour de moi avouaient avoir hâte que ces Jeux se terminent au plus vite. Cet avis était partagé aussi bien par des militants que par des citoyens ordinaires non engagés en politique, hommes d’affaires, journalistes, sympathisants ou opposants de Vladimir Poutine…
Certains projetaient de suivre le biathlon ou les épreuves de ski, d’autres avaient même acheté des tickets. Mais même ces amateurs semblaient mécontents de la pression excessive s’exerçant de toutes parts à mesure que l’événement approchait. La préparation des Jeux de Sotchi s’est surtout résumée à cela : une pression accrue.
Au lieu de se réjouir d’un grand festival sportif débordant de joie et de fierté nationale, les gros titres annonçaient chaque jour des mesures plus strictes. Les autorités ont ainsi ordonné d’éliminer tous les animaux errants – chiens et chats – afin de nettoyer la ville avant les JO. Les voyages depuis et en direction de Sotchi ont été soumis à restriction ; les rassemblements publics interdits. La ville a été divisée en plusieurs zones, nécessitant une autorisation spéciale pour passer de l’une à l’autre.
Afin de parer aux risques d’attentats terroristes, tout liquide a été interdit sur les lignes intérieures pour tous les passagers, y compris sur les vols ne concernant absolument pas la ville hôte des Jeux d’hiver.
Ainsi, à la suite de cette interdiction, un diabétique est mort pendant un vol Khabarovsk-Krasnoïarsk, à des milliers de kilomètres de Sotchi, car il n’avait pas été autorisé à prendre avec lui ses médicaments.
A lire toutes ces nouvelles, on était en droit de se demander si la Russie s’apprêtait à un événement festif d’une ampleur inédite ou bien si elle se préparait à une vaste offensive ennemie.
Les choses ne se sont pas passées ainsi avant les Jeux de Moscou durant l’été 1980. Même s’ils se déroulaient en pleine guerre d’Afghanistan, dans une période de confrontation avec l’Occident et dans un contexte de boycottage des JO par plusieurs pays, l’ambiance en Russie était à l’optimisme.
IMAGE DÉPLORABLE
Aujourd’hui, il n’y a pas de guerre, pas de menace nucléaire, pas de boycottage – et pourtant, les Jeux ne semblent pas procurer aux Russes la joie qu’en attendait probablement Poutine. Sans parler de l’image notoirement déplorable qu’ont acquise les Jeux de Sotchi, considérés comme étant les plus corrompus de l’histoire. Les Russes s’amusent à imaginer ce qu’on aurait pu faire d’utile (hôpitaux, crèches, routes…) avec tout l’argent détourné au cours des travaux d’aménagement des sites olympiques.
Et c’est bien le problème de M. Poutine – sa propension à la répression et la corruption de son système ne peuvent que gâcher toute fête, y compris un événement aussi unique que ces 22es Jeux d’hiver.
J’ai reçu des lettres de mes amis de Sotchi – située à plus de 20 km des stades flambant neufs construits pour l’occasion, et encore plus loin de la station de Krasnaïa Poliana où se déroulent les épreuves de ski alpin – me disant que, même s’ils étaient soumis à de sévères restrictions liées à l’événement, ils espéraient qu’après toutes ces difficultés, ils bénéficieraient des retombées de la hausse des prix des terrains ou de l’afflux de touristes.
Peut-être ou peut-être pas ! Les prix élevés déjà pratiqués à Sotchi avant que la ville soit choisie pour accueillir les Jeux olympiques représentaient un énorme désavantage compétitif par rapport à d’autres endroits, et il n’y a aucune raison d’espérer que la situation change après la cérémonie de clôture le 23 février.
Tout cela fait des Jeux de Sotchi un miroir de la Russie de Poutine : beaucoup de flics, beaucoup d’argent, beaucoup de prétention, beaucoup de pression et, au bout du compte, un grand vide. Seule bonne nouvelle, ces Jeux sont bientôt terminés.
(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

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* Figure de l’opposition russe, économiste et ancien vice-ministre de l’énergie, Vladimir Milov préside l’Institut pour une politique énergétique, un think tank indépendant consacré à la politique de l’énergie. Il dirige le parti Choix démocratique.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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