Chine – Ouïgoure : un état policier aux mains d’une nomenklatura locale prédatrice fait régner la terreur.

LE MONDE | 21.02.2014 |

Au Xinjiang, Pékin prépare la politique du pire

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L’arrestation d’Ilham Tohti, seule personnalité ouïgoure indépendante à s’exprimer de l’intérieur de la Chine, ainsi que la recrudescence des violences au Xinjiang posent des questions alarmantes sur la situation dans la région autonome. Ce territoire aux confins de l’Asie centrale, qui n’a d’autonome que le nom, a une longue tradition de résistance face à l’administration sino-communiste : ses quelque 10 millions d’habitants, turcophones et de tradition musulmane, vivent mal ce qu’ils perçoivent comme une vaste entreprise de colonisation, ainsi qu’un encadrement jugé intrusif de leurs pratiques religieuses. Les Chinois han (l’ethnie majoritaire) représentent plus de 40 % de la population et verrouillent l’économie, tandis qu’un état policier aux mains d’une nomenklatura locale prédatrice fait régner la terreur.

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Xi Jinping se projette comme un « homme du peuple » en s’inspirant de la propagande traditionnelle de l’époque Mao Zedong. | AP
L’annonce, début janvier, par les médias officiels chinois d’un « changement de cap majeur » au Xinjiang, fait craindre, dans la Chine de Xi Jinping, le nouvel empereur rouge peu tolérant aux critiques, une politique du pire, avec toujours plus de répression et de déni des droits pour les Ouïgours. A ce stade, le Xinjiang ne connaît ni guérilla ni terrorisme organisés – contrairement par exemple au Caucase russe ou même au sud de la Thaïlande.
Mais les conflits entre autochtones et représentants des autorités, le plus souvent ouïgours, ont fait entre 130 et 210 morts en 2013 selon que l’on s’en tient aux statistiques officielles ou non – et plus d’une vingtaine de victimes depuis le début de l’année. Elles tombent sous les coups de la police lorsqu’elle mate une manifestation, ou sont victimes des forces spéciales qui ripostent après l’attaque d’un commissariat. Des fouilles à domicile – une pratique récurrente et haïe – peuvent dégénérer, ou c’est le bilan d’un raid mené contre un prétendu repaire de comploteurs. Quoi qu’il en soit, ces « incidents » sont systématiquement imputés « aux forces séparatistes, fondamentalistes ou terroristes ».
L’état policier qui sévit en Chine s’incarne au Xinjiang dans les excès de fonctionnaires ouïgours brutaux, que cornaquent des apparatchiks han trop éloignés de Pékin pour avoir des comptes à rendre. A la différence des autres provinces où l’opinion publique sur l’Internet, l’action collective et le rôle même indirect de certains médias font contrepoids aux décisions les plus dictatoriales, l’appareil administrativo-policier agit en dehors de toute supervision citoyenne, face à une population sans défense. L’omerta officielle nourrit un cercle vicieux de récriminations vis-à-vis des autorités.

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Tandis qu’à Urumqi la répression des émeutes interethniques de 2009 a conduit en prison ou au silence intellectuels, étudiants et blogueurs ouïgours locaux, Ilham Tohti représentait à lui seul, depuis sa base pékinoise, un fragile reliquat de société civile ouïgoure. Il continuait d’enseigner, certes sous surveillance, à l’université centrale des Nationalités et animait un site d’informations sur le Xinjiang en chinois et en ouïgour (bloqué en Chine depuis 2009).
Enfant de cette Chine de l’ouverture et des réformes, laïc et modéré, le professeur Tohti insufflait à ses étudiants ouïgours, issus de l’élite du système scolaire chinois, cette culture du questionnement, de l’enquête et de la relativité qui manque tant au dogme du Parti communiste sur l’unité des nationalités.
UNE LIGNE EXTRÊMEMENT DURE
En le livrant aux autorités du Xinjiang, qui veulent le juger pour séparatisme, Pékin adopte une ligne extrêmement dure : « La définition du séparatisme qui sera appliquée par la justice chinoise, ce n’est même pas la revendication d’un territoire indépendant, mais d’avoir utilisé des questions sociales brûlantes pour attiser le mécontentement vis-à-vis des politiques existantes. Et, ce faisant, nuire à l’unité ente les groupes ethniques », explique Nicholas Bequelin de l’ONG Human Rights Watch.
Le sonneur d’alerte tentait pourtant d’avertir le pouvoir central sur la manière dont les autorités du Xinjiang déformaient les faits et présentaient une vision partielle et partiale des événements sur place. « Tout sera fait, poursuit M. Bequelin, pour nourrir la thèse selon laquelle tous les problèmes du Xinjiang viennent d’un complot terroriste et séparatiste dont le foyer est externe à la Chine. »
Les autorités chinoises désignent par le terme de Dongtu (Turkestan oriental) ces forces hostiles, entretenant à dessein une confusion entre la majorité pro-occidentale et laïque de la résistance ouïgoure, représentée par le Congrès mondial ouïgour (CMO) , et une minorité islamo-nationaliste qui navigue dans les zones de retranchement d’Al-Qaida au Pakistan et a pu inspirer récemment des actes de vendetta.
Etranger à tout fondamentalisme, Ilham Tohti maintenait ses distances avec la diaspora ouïgoure en exil, diabolisée par Pékin. Sa place était dans la capitale pour être en lien avec des activistes comme l’artiste Ai Weiwei ou l’avocat Pu Zhiqiang. La solution au problème ouïgour ne pouvait venir, selon lui, que d’une démocratisation du régime chinois. « Un jour viendra le temps du dialogue avec les Chinois, cela arrivera forcément », nous a-t-il confié lorsque nous l’avons rencontré pour la dernière fois, le 17 décembre 2013. « Et c’est à Pékin que la solution doit être trouvée. » L’Etat chinois n’en a cure : il a préféré le réduire au silence.
Brice Pedroletti (Pékin, correspondant) Journaliste au Monde pedroletti@lemonde.fr

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