Un film –  » se battre  » : une société à l’ombre de la société / Figurer la misère à l’écran

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 01/03/2014 | Par Jacques Mandelbaum

Etre pauvre, et se battre

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Image extraite de « Se battre » (mars 2014), un documentaire de Jean-Pierre Duret et Andrea Santana. | ANDREA SANTANA
Se battre. C’est à ce programme pugnace qu’invite le documentaire du même nom qui sortira, mercredi 5 mars, dans une vingtaine de salles françaises. Face à la précarité qui touche environ 13 millions de Français, le film adopte une approche et un ton inaccoutumés.
Refusant tant la commisération que le militantisme, il nous montre comment des gens socialement au bord du gouffre — qui pourraient être demain chacun d’entre nous — ont décidé de s’accrocher, et comment d’autres, prodiguant leur générosité au sein des réseaux associatifs, ont décidé de les aider. Dans une période de crise généralisée, et dans un pays que sondages et études s’accordent à décrire comme le plus déprimé d’Europe, voilà un air qu’on n’était plus trop habitué à entendre.

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Les réalisateurs se nomment Jean-Pierre Duret et Andrea Santana. Ils ont tourné à Givors, une cité ouvrière de la banlieue lyonnaise dont la désindustrialisation a plongé une partie de la population dans un chômage et une précarité endémiques. On y rencontre, de fait, des gens de toutes origines, ethniques et sociales, de tous âges, qui ont en partage la honte de déchoir, la hantise de tenir, l’angoisse de basculer. Ils constituent une société à l’ombre de la société.
Qu’un film aussi admirable, tourné avec les 70 000 euros avancés par la société de production Agat Films, ait été réalisé sans l’aide d’aucune télévision ni d’aucun distributeur en dit long sur la difficulté à faire de la pauvreté, du moins telle qu’elle est regardée dans ce film sans pathos et sans facilité, un sujet de cinéma.
Entre les divers maux dont l’humanité s’accable, on sait que le cinéma a toujours préféré la guerre et sa cinégénie. La pauvreté, passion triste, plaie honteuse et soustraite au regard, a en revanche toujours relevé, pour cet art du divertissement, de la quadrature du cercle. Il n’a pourtant cessé de s’y essayer, avec plus ou moins de justesse, de décence, de réussite. L’histoire de ce regard serait celle d’un très long accommodement, du moins pour un cinéma de fiction tenu aux vertus de la distraction.
LE VAGABOND, ARCHÉTYPE DE LA PAUVRETÉ AU CINÉMA
On fête justement cette année le 100e anniversaire d’un personnage destiné à devenir l’archétype de la pauvreté au cinéma : le vagabond.

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Il s’agit bien sûr de Charlot, qui apparaît pour la première fois le 7 février 1914 dans un film d’Henry Lehrman intitulé The Kid Auto Race at Venice (connu en français sous le titre Charlot est content de lui). Dans cette bobine de sept minutes qui se déroule au bord de la piste d’une course de voitures pour enfants en Californie, Charlie Chaplin interprète un clochard faisant mille pitreries devant la caméra d’une équipe de cinéma venue filmer l’événement. Chassé à coups de poing et de pied, le héros revient cent fois, sans raison valable, narguer l’opérateur dans son champ de vision. L’argument est d’une belle finesse : il montre d’un côté que la place du pauvre est hors cadre, et de l’autre qu’il s’y invite par effraction, imposant par le rire un personnage appelé à devenir l’un des plus aimés de l’histoire du cinéma.

La suite

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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