Ukraine – A Donetsk, les radicaux prorusses ont du mal à mobiliser la population

 LE MONDE | 06.03.2014  |
La manifestation venait de débuter au pied de la statue de Lénine, à Donetsk, mercredi 5 mars, à la nuit tombante. « Gloire à l’Ukraine ! », scandaient ces quelques milliers d’habitants. Ils criaient ainsi leur amour de la mère patrie, quand plusieurs centaines de personnes sont venues répliquer que leur cœur de fils était à une autre : « Russie ! Russie ! »

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Les drapeaux ukrainiens jaune et bleu faisaient face, de part et d’autre d’un mur de policiers, aux trois couleurs russes. La confrontation serait restée verbale, avec échange de noms d’oiseaux, n’eut été la présence, côté prorusse, d’hommes particulièrement organisés et déterminés. Se reconnaissant entre eux à un ruban noué au bras, ils ont commencé à jeter des œufs sur leurs contradicteurs puis ont tenté de les intimider.

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Quand la manifestation pro-ukrainienne a reçu l’ordre de dispersion, ces éléments ont insulté et molesté les gens qui partaient, recherchant visiblement l’affrontement. Après quelques horions échangés, la place vidée, ils sont repartis par petits groupes d’une dizaine d’éléments.
ÉCHAUFFOURÉES DES PRORUSSES AVEC LA POLICE
Qui étaient ces hommes ? Toute la journée, les réseaux sociaux pro-occidentaux ont répandu la rumeur de Russes qui auraient traversé la frontière toute proche. Pavel Goubarev, dirigeant de la contestation prorusse, évoque les « milices du peuple du Donbass », organisation surgie de nulle part. Leur signe distinctif était le même que celui aperçu en Crimée sur les gros bras qui faisaient régner l’ordre aux côtés des soldats russes.
La situation semblait pourtant apaisée mercredi matin, à Donetsk, la grande ville de l’est du pays. La police venait de dégager sans heurts le palais du gouverneur que des prorusses occupaient depuis lundi et avait remis le drapeau ukrainien au sommet du bâtiment. Jusqu’à ce que les discours changent en début d’après-midi et deviennent vindicatifs dans une stratégie de tension. Les renforts musclés ont repris le bâtiment au prix d’échauffourées avec la police, qui a finalement cédé la place. Ils ont hissé le drapeau russe et sont ensuite allés perturber la manifestation pro-ukrainienne. Mais jeudi matin, la police avait à nouveau dégagé les locaux et Pavel Goubarev était en état d’arrestation avec 500 de ses hommes.
Quelle que soit leur origine, ces hommes semblent décidés à installer, pour l’heure à coups de poing, une emprise russe dans une ville qui souffre depuis une semaine de la paralysie de l’autorité locale.
CHEZ LES MINEURS DE ZASYADKO
Parler de chaos serait pourtant un contresens. La lutte pour le pouvoir à Donetsk se circonscrit pour l’heure à quelques bâtiments et à quelques centaines de militants de part et d’autre. Le reste du million d’habitants vaque à ses occupations et compte les points. Ce mercredi, au pied des chevalets de mines de Zasyadko, les mineurs se croisaient comme chaque jour à l’heure de la relève. Ces hommes se reconnaissent au « mascara » noir qui leur cerne les yeux, trace de charbon qui s’incruste sur les paupières et que nul savon ne peut plus décaper. Tous expriment leur désabusement devant la situation.
Il y a dix ans, au même endroit, ces travailleurs disaient leur confiance en Viktor Ianoukovitch, le président aujourd’hui destitué. L’ancien gouverneur de Donetsk et son Parti des régions emportaient une adhésion quasi unanime. Aujourd’hui, la confiance est perdue. « Il n’a rien fait pour nous. » La Russie, l’Europe, quelle différence pour leur vie quotidienne ?
Les hommes évoquent leurs conditions de travail, toujours aussi périlleuses, le charbon qu’il faut aller chercher jusqu’à 1 500 mètres de profondeur pour l’équivalent de 250 euros par mois, à peine de quoi faire vivre une famille. Ils parlent des oligarques qui tiennent le pays. Le propriétaire de la mine est l’un d’eux, Efim Zviaguilsky, par ailleurs ancien premier ministre et inamovible député du Parlement ukrainien.
VISAGES RENFROGNÉS
Dans les années 1990, leurs pères dictaient le tempo de la vie politique. La grève des mineurs du Donbass avait contribué à faire chuter l’URSS. Dans la nouvelle Ukraine, leurs coups de colère et leurs descentes musclées à Kiev étaient craints. Aujourd’hui, la nouvelle génération n’a même plus envie de descendre dans la rue.
Même inertie à l’autre bout de la ville, dans l’entreprise sidérurgique DMZ, un immense complexe dont les hautes cheminées frappées d’une date, 1975, crachent jour et nuit une poussière qui encrasse le paysage à l’entour. Ce géant usé des années soviétiques est passé de mains en mains depuis l’indépendance, racheté par un oligarque à un autre, qu’il soit russe ou ukrainien. A la sortie, les hommes sont réticents à parler de politique. L’un d’eux dit qu’il est pour le rattachement à la Russie parce que sa famille vit en Sibérie. Un autre dit son mépris des hommes politiques ukrainiens et le ras-le-bol des salaires de misère.
Mais à la sortie de DMZ, comme à celle de Zasyadko, il y a beaucoup de têtes basses, de visages renfrognés. Les hommes craignent pour leur emploi. Ainsi va le plus grand nombre à Donetsk-la-laborieuse, trop préoccupé du quotidien pour songer à l’avenir.
Benoît Hopquin (Donetsk)  Journaliste au Monde

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