France 2 : « L’Émission pour tous » de Ruquier : La chaîne publique jette l’éponge.

Nouvel Obs 17-03-2014 Par Bruno Roger-Petit Chroniqueur politique

Ruquier éjecté de l’access de France 2: de « L’Émission pour tous » à la démission pour tous

  La logique industrielle a transformé « L’Émission pour tous » en démission pour tous.
 Laurent Ruquier sur France 2 en acces, c’est fini. La chaîne publique jette l’éponge. De même qu’il existe désormais en politique l’expression « faire une Leonarda« , il existera en télévision « faire une Sophia Aram« .
 Dans un cas, on transforme en plomb médiatique de l’or politique, dans l’autre, on métamorphose en catastrophe industrielle un animateur à succès, qu’il soit valeur en devenir ou professionnel confirmé.
 Le directeur des programmes de France 2, Thierry Thuillier, avait tout misé sur le tandem Laurent Ruquier/Catherine Barma. Il les avait contraint à bricoler en quelques semaines une émission sans concept, fourre-tout, incohérente et sans identité, le tout en s’attaquant au marché embouteillé des talk-shows de l’avant 20 heures qui, au surplus, ne mobilise que 30% des téléspectateurs de la case. Cette Académie des neuf de l’actualité, desservie par une erreur d’analyse majeure quant au rapport des forces en présence, ne pouvait pas s’imposer.
 L’échec était prévisible, il était même prévu
 Le All in de Thierry Thuillier et France 2, coup de poker reposait sur un bluff, soutenu par une paire de deux. Face au brelan de Caunes/Aphatie/Trapenard sur Canal + et surtout face au full par les as Verdez et Lemoine d’Hanouna sur D8, c’était trop peu.
 Cette démission pour tous va inévitablement lancer le nécessaire débat sur l’état des lieux à France télévisions. À ce niveau d’exigence, comment peut-on commettre deux erreurs de programmation majeures en moins de six mois, sur la case stratégique de la chaîne France 2, celle qui est censée assurer le maximum de rentrées publicitaires, d’autant que les mauvaises audiences se cumulent sur France dès 16h30 ?
 Comment s’étonner alors qu’in fine, en bout de chaîne d’audience, le 20h de David Pujadas (déjà handicapé par un présentateur qui ne correspond plus aux attentes des Français, anxiogène et clivant, incarnation de ces élites arrogantes que les téléspectateurs ne supportent plus) en soit durement affecté ?
 Beaucoup d’argent perdu
 Car ces deux échecs ont un prix. Ils participent à la chute globale des recettes de publicitaires. Ce manque à gagner s’ajoute, par exemple, à celui engendré par le problème France 4, la chaîne des « nouvelles écritures » censée révolutionner la télévision de l’avenir et chère au numéro deux du groupe Bruno Patino.
 Pour 2013, France 4 avait rapporté 10,43 millions d’euros de publicité. En 2014, la prévision serait de … 6,3 millions… Et 4 millions de perdus, encore… Qui s’additionneraient au reste…
 Pour cette année 2014, France télévisions vise un objectif de 320 millions d’euros de recettes enfantées par la réclame. Cet objectif peut-il être tenu compte tenu des multiples erreurs de la présidence Pfimlin ?
 La victoire modeste
Les responsables de France Télévisions en sont réduits, parfois, à tenter de faire passer des vessies pour des lanternes, en ayant recours à des artifices de communication.
 En février de cette année, selon encore certains observateurs qui en ont fait part à l’auteur de ces lignes, les recettes publicitaires attendues au préalable auraient été volontairement sous-estimées, le prévisionnel 2014 correspondant au résultat 2013 (moins 5 millions par rapport aux projections officielles). Mais en 2013, il n’y avait pas de JO de Sotchi. En clair, la quinzaine sportive a permis à France télévisions de clamer victoire alors qu’en fait il ne s’agit que d’un petit tour de prestidigitation et de communication.
 La vérité, c’est que si France télévisions affichait une part d’audience globale de 30% en 2013, la tendance 2014 (hors les J.O d’hiver) c’est de pencher pour un décrochage de 3 points… Or, à ce niveau, trois points, c’est un gouffre…
 La Coupe du quoi ?
  Et le pire est peut être à venir. En juin, TF1 diffusera la Coupe du monde de football, avec l’équipe de France redevenue attractive.
 Les meilleurs spécialistes du secteur savent que M6 s’est déjà préparée à ce choc d’audience, anticipant son affaire, préparant ses munitions. À France télé, selon eux, c’est morne plaine. Rien ne se passe. Rien ne se prépare. En fin d’année, les plus optimistes de ces observateurs prévoient un manque à gagner de 10% (30 millions) et les plus pessimistes de 15% (45 millions). Ce n’est pas rien…
 Car les ressources publicitaires du groupe sont en chute constante. En 2013, prévues à 340 millions, elles dépasseraient à peine les 320 millions. Le service public n’en finit pas de payer la lubie Sarkozy interdisant la publicité sur ses antennes après 20 heures.
 Et que dire de la stratégie numérique de France Télévisions, qui coûte 90 millions d’euros par an avec des trafics faiblards et des recettes publicitaires plus que décevantes (0,5% des ressources totales) ?
 Ces errements économiques sont le fruit d’une gestion des antennes, surtout de ce joyau de la télévision publique qu’est France 2, menée par des amateurs confirmés, des improvisateurs dangereux et des prestidigitateurs occasionnels. C’est que l’enjeu de ces accidents industriels qui s’accumulent est gigantesque. C’est tout le service public de la télévision qui s’enfonce dans l’œil d’un cyclone qui risque de tout emporter.
 L’arbre Ruquier qui cache la forêt France TV
 Des milliers d’emplois en jeu. Un patrimoine industriel en déshérence. Une ligne éditoriale sans projet. Une animation des antennes inexistantes. Des animateurs qui prennent en otage la direction de France Télé. L’argent public jeté par les fenêtres à grands coups de millions d’euros. Ce moment où l’on se demande si le CSA ne devrait pas se pencher sur la question essentielle de ce coup de barre permanent qu’est devenue la présidence Pflimlin : la compétence.
 L’arbre Ruquier qui tombe, c’est la forêt France télévisions qui ne peut plus se cacher : cinq hauts dirigeants qui ne travaillent pas ensemble. Cent cadres dirigeants qui attendent qu’il se passe quelque chose. Huit cents cadres abandonnés à eux mêmes. Des milliers de salariés en souffrance. Et le CSA et le gouvernement socialiste qui, un jour, seront bien obligés de faire quelque chose. S’il est encore temps.
 « Faire une Leonarda », ça se paye cash en politique, mais « faire une Sophia Aram » ne se paye pas à la télévision publique. Pour combien de temps encore ?

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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