Culture – Clemenceau : Le Père la Victoire était aussi un esthète passionnée par l’Orient

Le Monde | 17.03.2014  |

Georges Clemenceau, le Tigre asiatique

Art – Le musée Guimet a rassemblé sa collection
Paquebot Cordillère, octobre 1920. A la comtesse d’Aunay, Georges Clemenceau écrit : « On nous promet de la brise dans l’océan Indien, pour le moment c’est la brioche au four. J’ai vu pire au Soudan. » Il poursuit : « Nous arrivons demain matin à Colombo. Nous aurons une belle journée à Ceylan. Coucher à Kandy, la capitale, invitation du gouverneur, etc. Quand je suis sur la dunette, fermant les yeux sur une chaise longue, vous savez à qui je pense. Ever. »

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Au bord d’un lac paisible, près de la ville sacrée de Kandy, le temple Dalada Maligawa recèle, dit-on, une dent de Bouddha. – Photo Jean-Pierre Degas/Hemis.fr
Kandy, Sri Lanka, janvier 2014. La résidence du gouverneur anglais est devenue le Queen’s Hotel, et la chambre qu’occupa Clemenceau est la plus courue. A Polonnâruvâ, cité monastique du XIIe siècle, les touristes, houspillés par les gardiens, rusent pour se faire photographier avec le grand Bouddha, comme l’homme d’Etat voilà près d’un siècle.

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Clémenceau devant le grand Bouddha
Seuls les intimes et les collectionneurs, ses comparses Emile Guimet et Henri Cernuschi, ou les marchands comme Siegfried Bing, connaissaient la fascination pour l’Orient de Georges Clemenceau (1841-1929), le Père la Victoire, président du conseil qui signait, en 1919, le traité de paix à Versailles.
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Edouard Manet : Georges Clemenceau, 1879-1880
Le républicain engagé peint par Manet, à 38 ans. Ce portrait montre l’homme déterminé. Et illustre l’intérêt grandissant que les artistes portent à l’art japonais en symbiose avec Clemenceau.

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C’est lui qui, par un coup de force, ordonne en 1907 l’entrée au Louvre d’Olympia, le grand nu de Manet peint en 1863, œuvre vilipendée de toutes parts, jugée scandaleuse. Crédits : © Photo RMN (Musée d’Orsay
ÉTERNEL AMOUREUX
Ce Georges Clemenceau, éternel amoureux, globe-trotteur infatigable, s’est embarqué pour un périple de six mois en Asie, à 80 ans, de Ceylan à Java, de Birmanie en Inde, qu’il a parcourue en tous sens sous le prétexte d’une chasse au tigre, pour rencontrer le bouddhisme et la civilisation des Veda.
Comment est-il devenu ce grand collectionneur d’estampes japonaises, signées Hokusai, Hiroshige ou Utamaro, de bouddhas du Gandhara, de laques, masques et céramiques, et autres objets d’art asiatique ? Une passion secrète que le Musée Guimet, à Paris, dévoile dans une exposition inédite.
Pudique et discret sur sa vie privée, républicain engagé, épris de démocratie et de justice, cofondateur de la Ligue des droits de l’homme (1898), l’ancien premier flic de France, admiré de Manuel Valls – membre de son fan-club, la Fondation Clemenceau –, ne faisait pas état de ce tropisme oriental. Pas plus que le journaliste à la plume acérée qui écrit des éditos cinglants à la « une » de ses journaux, La Justice, L’Aurore, L’Homme enchaîné, pour dénoncer le colonialisme, le racisme, l’antisémitisme, et qui publie le J’accuse… ! de Zola, prenant fait et cause pour Dreyfus.
alemondeclemenceauMoustache fournie et caractère impétueux, calotte tibétaine enfoncée jusqu’aux yeux, Clemenceau, dit « le Tigre », est tout cela, mais pas seulement. C’est un esthète humaniste, amateur d’art au goût affûté : il fait acheter pour le Louvre, en 1891, les deux premières oeuvres japonaises du musée, dont cet admirable méditant, sculpture en bois de cyprès, du XVIIe siècle. Et prête ses estampes pour la première exposition, en 1890, des maîtres japonais, à l’Ecole des beaux-arts.
CURIEUX DE TOUT
Le collectionneur passionné, impulsif, curieux de tout, nourri de civilisation grecque, est fasciné par l’Asie, ses cultures, ses religions. Il veut tout connaître, comprendre, s’approprier. Il dort peu et, dans l’intimité du 8, rue Franklin, appartement loué à deux pas du Trocadéro, le dos au feu de cheminée, il dévore dans la nuit la poésie, les ouvrages d’histoire, de géographie, de philosophie et les catalogues d’art.
Ses livres, ses « grands amis » comme le Livre du thé, d’Okakura (1906), sont montrés à Guimet avec 500 kôgô, sur les 3 112 qu’il possède. Ces petites boîtes à encens de la cérémonie du thé, discipline initiatique à l’art de la vie, symbolisent l’inachevé, l’imparfait, le perfectible. Et « L’imparfait, c’est l’absolu », clame Clemenceau dans un édito.
« Il va falloir maintenant compter avec ces “frères” d’Asie qui nous ont précédés dans la civilisation », prévient-il, en visionnaire. Car c’est dans « ce grand répertoire de l’art humain que se contrôle, s’affine et se renouvelle notre esthétique occidentale ». Il attrape le virus du « japonisme » au Quartier latin, avec les artistes. L’étudiant Saionji Kinmochi, fils d’une famille princière de Kyoto, sera son « passeur ».

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Le peintre Claude Monet, qu’il appelle « mon vieux coeur », devient son complice.Clemenceau obtiendra que ses Nymphéas soient exposées à l’Orangerie des Tuileries, à Paris.
aclémenceau290x193-images-stories-MonetClemenceau-MonetClemenceauNympheasFraternité des deux compères illustrée par le Bassin aux Nymphéas, provenant du Musée Folkwang d’Essen, dont les reflets chatoyants évoquent cette poudre d’or que les artisans posent sur la laque pour accrocher la lumière.
ANGLOPHONE
En 1865, à 24 ans, doctorat de médecine en poche, « l’indomptable » s’embarque pour New York, afin d’oublier une peine de coeur et fuir le Second Empire qu’il exècre. Correspondant du Temps et professeur de français et d’équitation, il y rencontre l’Asie au travers des populations immigrées. Quatre ans plus tard, devenu anglophone – une rareté pour l’époque et un atout – il est de retour. Médecin dans un dispensaire de Montmartre, il enchaîne les mandats, de maire, puis de député. En 1892, il perd son siège, accusé (à tort) d’être mêlé au scandale de Panama. Privé de ses indemnités parlementaires, Clemenceau est contraint de vendre sa collection.
La découverte, en 2005, des deux catalogues de ventes d’un amateur parisien anonyme (Clemenceau), donnent la mesure de sa collection : 3 000 estampes, 500 peintures, des dessins, éventails, livres, céramiques… partent aux enchères en 1894 pour 28 955 francs. Cette révélation sera le point de départ du projet d’exposition de Guimet. Spécialiste des arts décoratifs du musée parisien, Aurélie Samuel se mobilise alors pour réunir les oeuvres dispersées. Trente musées prêteurs répondent à l’appel.
aclémenceau tête boudha gandara73194103_pDevant l’admirable tête de bouddha du Gandhara, en schiste blanc, la cocommissaire Amina Taha-Hussein Okada, chargée de l’Inde à Guimet, raconte l’excitation de Clemenceau, dans la passe de Khyber, à Peshawar, sur les traces d’Alexandre le Grand, alors qu’il retrouve « sa » Grèce dans le bouddhisme. Affaibli par un coup de froid, à Calcutta, les médecins le somment de rentrer en France. Sa réponse cingle : « Que je meure à Calcutta, que je meure à Paris, que je meure un mercredi, que je meure un samedi, cela n’a aucune importance… Ou je mourrai ou je visiterai l’Inde. »

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Retour en mars 1921. Il retrouve Bélébat, sa « bicoque », face à l’océan, à Saint-Vincent-sur-Jard, qu’il loue en Vendée, sa terre natale. A Monet, son « vieux fou » il écrit : « Me voilà donc installé dans ma féerie de la terre, du ciel et de l’oiseau… Votre petite flaque d’eau s’appelle ici l’Atlantique… » C’est à Marguerite Baldensperger, son dernier amour, qu’il avoue : « Quand Belébat vous tiendra, Bélébat vous gardera. » Devant la porte, deux renards en bronze veillent. Des figures protectrices de l’ère Meiji, qu’il a baptisées Pasteur et Rothschild.
Clemenceau, le Tigre et l’Asie. Musée national des arts asiatiques Guimet, 6, place d’Iéna, Paris 16e. Tél. : 01-56-52-53-00. Sauf le mardi, de 10 heures à 18 heures. De 7 € à 9,50 €. Guimet.fr. Jusqu’au 16 juin.
Du 5 juillet au 6 octobre, au Musée des arts asiatiques de Nice, puis du 25 octobre au 25 janvier 2015, à l’Historial de la Vendée, Les Lucs-sur-Boulogne.
L’appartement parisien et la maison de Saint-Vincent-sur-Jard (Vendée), se visitent. Monuments-nationaux.fr
Par Florence Evin  Journaliste au Monde
« On a oublié l’homme de culture en lui « 
Qu’admire Clémenceau de cet Orient ?
Il admire le bouddhisme qui est une réforme de l’individu, par la méditation, la réflexion, l’auto-analyse qu’il pratiquera tout au long de sa carrière. Il n’y a pas de vérité révélée dans le bouddhisme, à la différence du christianisme, ce qui séduit le libre-penseur qu’est Clémenceau. Tout en étant anticlérical il est passionné par les religions. Il les étudie à l’aune de la philosophie. Sakyamouni (Bouddha) est toujours cité en premier. La dimension esthétique de l’art bouddhique complète cette vision.
Mathieu Séguéla Le Monde du 16/17 mars 2014
A Giverny avec Monet ses amis

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En Vendée dans le jardin de sa maison

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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