L’architecte japonais Shigeru Ban exhorte ses confrères à « travailler plus pour le bien public ».

Le Monde | 04.04.2014 | Par Michel Guerrin

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Le Centre Pompidou Metz inventé par Shigeru Ban. | DIDIER BOY DE LA TOUR

 » L’architecture pour les riches « 

Il est rare d’entendre un architecte parler ainsi. Surtout quand il vient d’obtenir le prix Pritzker, la plus haute distinction au monde pour ce métier.

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En conférence de presse, le 2 avril à Tokyo, le Japonais Shigeru Ban, 56 ans, lauréat du prix 2014, n’a pas été tendre : « Quand je suis devenu architecte, j’ai été très déçu par les professionnels de ce secteur. Nous avons un rôle social. Mais, en vérité, nous travaillons surtout pour les privilégiés, des gens riches et puissants. » Surprenant, car le Pritzker, au-delà des 100 000 dollars de récompense, sacre moins des constructeurs soucieux des gens et de l’environnement que des artistes qui signent des oeuvres flamboyantes – un peu comme des peintres.
Mais c’est du Ban tout craché. Bien résumé par un photomontage publié sur le site Le Courrier de l’architecte : on y voit le lauréat japonais les mains jointes et le visage cerné d’un voile de religieuse, avec cette phrase : « Shigeru Ban, Mère Teresa de l’architecture ? »
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Oui et non, car il mène une double vie. D’un côté, il est célèbre pour avoir labellisé des petites maisons en tubes de carton rigide, servant à reloger au plus vite des populations sinistrées. Ce qu’il a fait après des séismes et catastrophes au Rwanda, en Turquie, en Inde, en Chine, à Haïti, au Japon… Un rôle social qui fait que le New York Times l’a qualifié d’« antiarchitecte ». Mais, d’un autre côté, Ban livre des maisons de luxe à des clients privés, et quelques gros bâtiments à des commanditaires publics. Comme, en France, le Centre Pompidou de Metz, avec sa fameuse toiture blanche et molle – d’où son surnom de « maison de Schtroumpfs » inventé dans nos colonnes.
Deux vies ? Plus compliqué. Shigeru Ban dit vouloir trouver « un équilibre » entre son travail pour les privilégiés, pour gagner de l’argent, et ses engagements humanitaires. Mais, en fait, ces deux vies, il les croise. Sa marque de fabrique – sociale, écolo, recyclable – se retrouve en effet dans ses bâtiments chics sous forme de complexes charpentes en bois tressé. Mais aussi dans des installations et des maisons de carton qu’il expose dans des musées. Cette posture est critiquée par Jean-Philippe Hugron dans son article pour Le Courrier de l’architecte : « Pour les sociétés de l’abondance, l’humanitaire semble parfois l’occasion d’un rachat ; ce prix attribué à Shigeru Ban y participe. Et son écart entre humanitaire et musée paraît trop grand pour être honnête. »
Avis partagé par Patrick Bouchain, figure d’une architecture au service de ceux qui la vivent : « L’architecture sociale est faite avec les gens qui vont l’habiter puis la transformer. Shigeru Ban impose au contraire ses créations quel que soit le site, ce sont des prototypes chers dont je doute de l’efficacité et qu’on voit peu sur le terrain. Ces objets semblent surtout destinés au musée et sont inhabitables. En ce sens, c’est un geste démagogique. »
« DES PRINCES ÉCLAIRÉS »
Revenons à une formule de Shigeru Ban, qui vaut cette fois pour tous les architectes : « Nous travaillons surtout pour des gens riches et puissants. » Elle renvoie à celle de l’immense architecte allemand Mies van der Rohe (1886-1969), qui avait rétorqué ceci à ceux qui l’accusaient de complaisance envers le nazisme avant qu’il ne quitte son pays, en 1938 : « Vous n’êtes pas sans savoir que les architectes ont toujours travaillé pour les puissants. »
Elle renvoie encore à Le Corbusier, qui a cherché à « vendre » ses idées à Mussolini, Hitler, Staline ou Pétain. Difficile de faire pire. Ce qui a provoqué ce commentaire de notre confrère Frédéric Edelmann, en 2009, lors de la publication de C’était Le Corbusier (Fayard), de Nicholas Fox Weber : « Cela ne rend certes pas Le Corbusier sympathique, mais rappelons que ce comportement est aussi, de Michel-Ange à Rem Koolhaas, une constante de la profession. Accepter la compromission – la prostitution, disent d’autres – est une condition pour obtenir ces projets majeurs qui les engagent dans l’aventure de la construction, une aventure harassante, interminable, toujours incertaine. »
Un peu de mansuétude, donc, pour l’architecte, dont la carrière est conditionnée par ceux qui lui passent commande. Et qui sont rarement pauvres. On pense à une formule que nous avait lancée le couple d’artistes anglais Gilbert and George : « Les artistes sont souvent de gauche, et veulent développer des idées de gauche, mais leurs collectionneurs, qui les achètent, sont souvent de droite. »
Le dilemme est le même pour l’architecte. « Nous dépendons en effet du pouvoir, sauf qu’il existe des princes éclairés qui favorisent une architecture sociale de qualité », nuance Patrick Bouchain. Le sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier, proche du mouvement libertaire, épingle, lui, toute la profession dans un article publié sur le site La Revue des livres, « Que peut l’architecture ? ». L’architecte, parce qu’il est « intégré dans le système capitaliste », écrit-il, sert le prince au détriment des sujets, cherche à améliorer la vie des « gens de qualité » et non celle des classes populaires « indésirables ».
Jean-Pierre Garnier cite l’Italien Franco La Cecla, ancien assistant de la star Renzo Piano et auteur du pamphlet Contre l’architecture (Arlea, 2010). Lui aussi dénonce ce qu’il appelle les « archistars », qui imposent partout leur marque dans une société consumériste qu’il faut alimenter non pas en bâtiments justes, mais en gestes spectaculaires.
Constats excessifs ? Sans doute. Nombre d’architectes échappent à cette équation. Mais il y a du vrai. Et c’est pour cela que Shigeru Ban exhorte ses confrères à « travailler plus pour le bien public ».
Michel Guerrin Journaliste au Monde

Portrait de Shigeru Ban : la quête perpétuelle de l’innovation

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Shigeru Ban, lauréat du prix Pritzker 2014, pose près du « pont en carton » qu’il a réalisé près du Pont du Gard, dans le sud-est de la France
Michel Gangne / AFP/Archives

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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