UE : pour en parler en connaissance de cause

de Raoul Marc Jennar – 13 avril 2014
L’Europe telle qu’elle se fait
Les politiques initiées par la Commission européenne et soutenues par les gouvernements de l’UE et le Parlement européen ont suscité, à juste titre, un tel rejet d’Europe que celui-ci s’exprime le plus souvent au-travers d’outrances et d’affirmations aussi péremptoires qu’erronées.
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Deux petits livres, dont les auteurs sont peu suspects de sympathie à l’égard de ces politiques, présentent l’immense mérite de fournir un état des lieux avec le plus grand souci de vérité.
Le premier qui s’intitule « Le Parlement européen, pour faire quoi ?» est signé Bernard Cassen, Hélène Michel et Louis Weber. Les trois auteurs ont passé cette institution au microscope. Ils décrivent les pouvoirs réels de l’institution, son fonctionnement, le rôle des parlementaires et des groupes politiques auxquels ils appartiennent ainsi que la présence intempestive et funeste des lobbies.  
On lira avec intérêt ce constat « qu’il existe des possibilités réelles d’imposer des décisions conformes aux intérêts des peuples d’Europe et des limites tout aussi réelles » Les auteurs attribuent ces limites à la fois à la recherche permanente du consensus par la droite et la social-démocratie (alors que c’est de la pratique du dissensus qu’émerge l’intérêt général) et à la majorité conservatrice qui s’est renforcée depuis le grand élargissement de 2005-2007. 
Même si le Parlement européen n’a toujours pas le droit d’initiative (mais qu’en est-il réellement de ce droit dans les parlements nationaux et, en particulier, en France ?), même s’il ne peut toujours pas voter les recettes de l’UE, le Parlement européen dispose aujourd’hui de pouvoirs réels qui permettraient à une majorité de gauche d’imposer sa marque. Ou du moins de faire échec à des propositions néo-libérales ; une possibilité dont la sainte alliance des chrétiens démocrates et des sociaux démocrates se prive le plus souvent (voir l’exemple fameux de la proposition de directive services dite Bolkestein, où cette sainte alliance s’est finalement inclinée devant la volonté de la Commission et des États).
Pour sa part, avec l’humour féroce qu’on lui connaît, François Ruffin pose la question « Faut-il faire sauter Bruxelles ? »
L’auteur a parcouru le quartier européen de Bruxelles. Au gré de son passage dans chacun des bâtiments, c’est l’institution qu’ils hébergent qui est passée au crible. Le Parlement européen d’abord, où une plaque à l’entrée, inaugurée par la Française Nicole Fontaine, alors présidente, retient l’attention : elle est signée par la « Fédération européenne du lobbying et public affairs », signe spectaculaire de l’influence décisive qu’exerce le monde des affaires et de la finance dans cette institution censée représenter l’intérêt général.
Vient ensuite la Commission européenne où l’auteur décortique le statut véritable de ces « experts indépendants » qui alimentent les propositions de cette institution dotée du monopole de l’initiative. Par exemple, des financiers liés au secteur privé choisis pour formuler des propositions en matière financière. Ce passage par la Commission justifie un chapitre consacré à Delors (le père, en France, du tournant de la rigueur de 1983) avec un rappel bienvenu du rôle extrêmement néfaste de celui qui a habillé d’un discours social des projets faisant passer les règles de la concurrence avant tout autre considération.
Un détour par la Confédération européenne des syndicats (CES) pour souligner à quel point elle est piégée dans le « dialogue social » inventé par Delors qui a transformé la CES en courroie de transmission du patronat. Après avoir examiné quelques-unes des politiques initiées à Bruxelles, l’auteur interroge Geoffrey Geuens (auteur de La Finance imaginaire, Bruxelles, Aden, 2011) dont on retiendra cette vérité qu’oublient souvent ceux pour qui la sortie de l’UE mettrait automatiquement fin à tous nos maux : l’UE « reproduit à l’échelle continentale le fonctionnement des oligarchies nationales : dans chaque pays, les élites connaissent la même endogamie des mariages à l’intérieur d’un groupe réduit, la même fusion des intérêts politiques et financiers, l’emprise des intérêts privés sur les pouvoirs publics. (…) Les diktats de la Commission ne s’imposent pas de l’extérieur à des États victimes. Ils correspondent aux intérêts des différentes bourgeoisies nationales. »
Je recommande chaudement la lecture de ces deux livres à celles et ceux qui veulent participer en connaissance de cause au débat qui va s’ouvrir à l’occasion de la prochaine élection du Parlement européen.
9782365120456–       CASSEN Bernard, MICHEL Hélène, WEBER Louis, Le Parlement européen, pour faire quoi ? Paris, Editions du Croquant, mars 2014, 8 euros.
faut-il-faire-sauter-bruxelles-ruffin-d7449–       RUFFIN François, Faut-il faire sauter Bruxelles ? Amiens, Editions Fakir, janvier 2014, 7 euros.
Enquête au cœur de l’euroland
Dans « Les états désunis  », Coralie Delaume propose une analyse impitoyable, structurée et accessible de la dérive de la construction européenne, qui a abouti aujourd’hui à ce qu’elle détruise les pays européens. Ici, François Ruffin propose un livre très complémentaire et recommandable. L’écriture, très nerveuse et dynamique, donne presque l’impression de regarder un reportage vidéo tourné en une seule fois, où le journaliste nous ferait plonger dans son enquête sur les dessous de l’Union Européenne. Comme le disait bien RST dans son analyse du livre parue il y a 2 mois, « Ruffin donne une dimension physique, matérielle à cette Europe qui reste la plupart du temps une abstraction  ».
Ce livre court, mais riche, propose six séquences tout aussi effarantes l’une que l’autre. Il commence par une anecdote extrêmement révélatrice, l’existence, au parlement européen, d’une plaque « gravant dans le marbre l’amitié entre les lobbies et les députés ». Il poursuit en dénonçant la réforme de la finance, pilotée par un comité tellement lié aux grandes banques que les Etats-Unis craignaient une concurrence déloyale  ! Suit une analyse des politiques antisociales promues par Jacques Delors. Il dénonce ensuite l’illusion de la montée en gamme en prenant l’exemple du textile belge, qui a perdu deux tiers de ses salariés en 30 ans… Enfin, il fait le parallèle entre la hausse des échanges et celle du chômage.
Oui, il faut faire sauter l’UE
L’auteur souligne la dimension antisociale de l’UE, citant le « Pacte euro plus » de 2011, qui proposait de suivre l’évolution du coût de la main d’œuvre et demandait que « les états veillent à ce que les accords salariaux dans le secteur public viennent soutenir les efforts de compétitivité consentis dans le secteur privé  », bref « que la régression soit uniforme  ». En clair, l’UE pousse à la baisse des salaires, au nom de la concurrence dans le cadre de la mondialisation. Il note que la Commission félicite les syndicats de contribuer à la modération salariale, pour souligner leur mollesse. Il cite la critique de Pierre Mendès France de la CEE, étonnamment actuelle : « tout relèvement de salaire ou octroi de nouveaux avantages sociaux n’est-il pas dès lors, et pour longtemps, exclu pour les ouvriers français ?  ».
Tout ceci rejoint la citation d’Alain Touraine : « en France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a trouvé un autre : Europe ». Mais l’auteur souligne alors tous les problèmes démocratiques qu’il y a dans l’UE, avec la concentration des pouvoirs dans les mains de technocrates irresponsables, le poids des lobbys, plus important que les peuples, dont la voix, exprimée lors des référendums, est totalement ignorée. L’auteur parle d’une « panne de la sociale-démocratie  », qui fait parfois les bons constats mais qui est incapable de proposer de vraies réformes. Enfin, pour lui, les grands médias « n’informent pas, ils ont mené campagne  » en 2005, 73% du temps de parole étant pour le « oui » avec le soutien des grands patrons, tel Alain Duhamel, qualifiant les opposants de maoïstes.
Par quelques exemples concrets, ce livre démontre magistralement qu’il n’y a rien à espérer de l’UE et qu’il faudra la faire sauter tant les institutions actuelles sont « vérolées jusqu’au trognon  ». Un message radical mais qui semble gagner de plus en plus de soutiens dès qu’ils se penchent sur les faits…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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