Ukraine-Russie : l’hostilité à EuroMaïdan,

L’autre guerre psychologique

LE MONDE | 01/04/2014 |
Il y a dix jours, Pavlo Cheremeta, le nouveau ministre de l’économie ukrainien, a pris l’avion pour Donetsk, dans l’est du pays. Pour un ministre normal d’un pays normal, le déplacement « en région » fait partie du quotidien. Pour un membre du gouvernement intérimaire de Kiev, issu de la révolution qui a renversé le président Ianoukovitch, un voyage officiel dans l’Est est une initiative audacieuse : c’est là, dans ces régions limitrophes de la Russie, majoritairement peuplées de russophones, qu’est concentrée l’hostilité à EuroMaïdan, le mouvement d’où tout est parti.
L’Est ukrainien, c’est le berceau de la contre-révolution, attisée par l’agitation de Moscou, les poussées de fièvre déstabilisatrices et le spectre des troupes russes en « manoeuvre » de l’autre côté de la frontière.
« Pour nous, c’est la région la plus vulnérable, politiquement et économiquement, nous explique le ministre, de retour à Kiev. C’est pour ça que j’y suis allé. Pour parler aux gens, les écouter, leur dire qui nous sommes et ce que nous voulons faire. Parce que la télévision et la propagande russes ont créé tellement de mythes sur notre gouvernement… »
A vrai dire, les gens de Donetsk ne lui ont pas fait mauvais accueil. Meilleur, dit en riant cet universitaire de 43 ans, diplômé d’un MBA américain, qu’à Lviv, sa ville natale, où il vient de tenir d’autres réunions. Là, dans cette ville de l’Ouest qui a été l’avant-garde de Maïdan, « la population est très remontée, elle veut des changements radicaux, tout de suite ».
Tandis qu’à Donetsk, « les gens s’attendaient à voir une sorte de nazi, un fasciste, une créature… Et me voilà, je leur parle en russe, je leur explique que j’enseigne aussi à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Kaliningrad, que j’ai des amis russes et que je me suis entretenu au téléphone avec mon collègue russe, le ministre Alexeï Oulioukaïev, que j’ai appelé quelques jours après ma nomination ».
INTOXICATION, DÉSINFORMATION, MANIPULATION, PROVOCATION
C’est, en effet, un moyen assez simple de contrer la propagande : aller sur place, démonter les contre-vérités. Si simple que l’on s’étonne que tout le gouvernement, à commencer par le premier ministre, Arseni Iatseniouk lui-même, ne fasse pas le déplacement à Donetsk et à Kharkiv.
Installées dans l’urgence, pour combler le vide du pouvoir créé par la fuite de Viktor Ianoukovitch le 21 février et sa destitution par le Parlement, les autorités de Kiev ont été prises de court par les ravages de la machine de propagande russe.
Parallèlement à l’occupation militaire qui a permis l’annexion de la Crimée, c’est même une guerre psychologique que livre la Russie pour affaiblir le nouveau pouvoir en Ukraine. Avec la panoplie traditionnelle de cet art éprouvé au fil des siècles par les puissances de tous bords, et dans lequel le KGB soviétique était passé maître : intoxication, désinformation, manipulation, provocation.
Il y a, bien sûr, l’image-massue des « fascistes » et des « néonazis » venus de l’Ouest ukrainien, dont l’efficacité n’est plus à prouver, réveillant des références historiques jamais oubliées dans cette partie de l’Europe. Mais Moscou a d’autres cordes à son arc. La diffusion sur YouTube depuis la Russie, début février, de conversations téléphoniques destinées à discréditer des hauts responsables diplomatiques américains et européens (le fameux « Fuck Europe » de Victoria Nuland) révélait la capacité opérationnelle des services secrets russes à Kiev.
Ils l’ont de nouveau prouvée, avec, cette fois, la publication d’un entretien téléphonique dans lequel Ioulia Timochenko, aujourd’hui candidate à la présidence, menaçait, avec un vocabulaire qui n’a rien à envier à celui de Victoria Nuland, d’utiliser ses « relations » pour qu’il ne reste « même pas la terre brûlée » en Russie.
UN GROUPUSCULE MANIPULÉ, VOIRE INFILTRÉ
L’erreur politique qu’a constituée la décision de l’ex-opposition de supprimer le statut officiel des langues minoritaires en Ukraine – presque aussitôt suspendue – a été désastreuse. Plus inquiétante pour Kiev est l’exploitation des excès du groupe paramilitaire Pravyi Sektor, apparu dans le sillage de Maïdan, dont il est devenu l’une des forces d’autodéfense les plus visibles lorsque les affrontements sont devenus meurtriers. Andreas Umland, politologue à l’université de Kiev-Mohyla, note qu’il n’existe aucun travail de recherche sur ce groupuscule.
D’autres observateurs le soupçonnent même d’être manipulé ou infiltré : Pravyi Sektor, dont le nom vient de la tribune du secteur droit du stade Dynamo de Kiev, apparaît comme fauteur de troubles chaque fois que la situation tend à se stabiliser, relève un diplomate occidental. Exemple : jeudi 26 mars, le FMI annonce un accord sur une importante ligne de crédit pour l’Ukraine et les députés approuvent le plan d’austérité du gouvernement.
Jour faste, donc. Le soir même, une cohorte de Pravyi Sektor, en treillis et cagoule, déboule sur le parvis du Parlement et exige la démission du ministre de l’intérieur à la suite de la mort de l’un de leurs camarades. Sur place, la scène n’est guère impressionnante. Mais les chaînes russes se délectent de ces images qui accréditent l’idée du règne de l’intimidation et du chaos.
Face à cette tornade, Kiev refuse l’escalade, tente de jouer la carte de la vérité et de la modération. Comme l’offensive militaire en Crimée, c’est un combat à armes inégales. « Le régime russe est au bout de son modèle économique, il est pris au piège, analyse un haut responsable ukrainien. Il a besoin d’événements comme ceux-ci pour mobiliser ses électeurs. Ça a marché en Crimée. Il faut donc s’attendre à ce que cela continue. » A l’approche de l’élection présidentielle du 25 mai, dont Moscou ne voulait pas, cette guerre parallèle pourrait même s’intensifier. En toute logique.
kauffmann@lemonde.fr Sylvie Kauffmann Journaliste au Monde

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, International, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.