Arménie – La question de la responsabilité écrasante de l’Etat turc dans le premier génocide du XXe siècle reste posée

LE MONDE | 25.04.2014 Edito

Arménie : encore un effort, monsieur Erdogan !

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En présentant pour la première fois, mercredi 23 avril, ses « condoléances » aux victimes arméniennes des massacres de 1915, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a accompli un geste historique dont il ne faut pas minorer la portée.
Pour la première fois, à la veille du 99e anniversaire du déclenchement du génocide, l’Etat turc reconnaît, par la voix de son plus important responsable politique, l’existence d’un drame arménien, et affirme compatir aux souffrances exprimées par les descendants de victimes.
Ce faisant, il s’inscrit dans la continuité de timides mesures symboliques prises par le gouvernement AKP (islamo-conservateur) depuis son arrivée au pouvoir en 2002 – et en rupture avec l’héritage politique des kémalistes, farouchement opposés à toute forme de reconnaissance de l’ampleur des tragédies qui ont marqué la fin de l’Empire ottoman et la naissance de la Turquie moderne.
Mais ce pas en avant savamment calculé ne saurait, pour autant, être considéré comme une reconnaissance, même voilée, du génocide de 1915.
En effet, il fait des Arméniens les victimes d’un crime sans coupables : M. Erdogan a soigneusement évité de mentionner la responsabilité des soldats ottomans dans les massacres, qui ont fait autour d’un million de victimes. De même, le caractère spécifique de l’extermination, pensée, organisée et mise en œuvre au sommet de l’appareil d’Etat turc, reste totalement absent du discours officiel.
Le négationnisme d’Etat institué par Mustafa Kemal, dès la création de la République turque, continue à avoir valeur de dogme, et l’article 301 du code pénal, punissant de deux ans de prison ferme toute atteinte à la « nation turque », reste en vigueur, dans un pays qui détient depuis des années le triste record du monde du nombre de journalistes emprisonnés.
Les présidents Barack Obama et François Hollande ne s’y sont pas trompés. Jeudi 24 avril, l’un et l’autre ont salué, respectivement, une « étape positive » et une « évolution » notable d’Ankara. Sans cesser, pour autant, d’appeler à une reconnaissance pleine et entière du génocide
La France n’ira pas plus loin : depuis l’annulation par le Conseil constitutionnel de la loi du 22 décembre 2011 et malgré la promesse de François Hollande de proposer un nouveau texte punissant la négation du génocide, Paris semble avoir renoncé à la tentation de légiférer sur un sujet qui a empoisonné pendant de longs mois les relations franco-turques.
Par sa déclaration millimétrée, le premier ministre turc a incontestablement réussi un « coup » tactique, atténuant la portée diplomatique des demandes de reconnaissance émanant de la diaspora arménienne et de nombreux pays occidentaux.
Reste qu’en admettant la réalité d’un drame nié pendant des décennies, même sans reconnaître la moindre responsabilité de l’Etat, M. Erdogan risque d’avoir donné de nouvelles armes aux opposants, intellectuels et militants des droits de l’homme, qui œuvrent pour que la Turquie affronte enfin les zones d’ombre de son passé. De fait, il a offert une légitimité nouvelle à ceux qui veulent poser sur la place publique, à haute voix, la question de la responsabilité écrasante de l’Etat turc dans le premier génocide du XXe siècle. Bon gré, mal gré, la Turquie devra le reconnaître.

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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