Controverse : La fable du DDT

PLANÈTE – La fable de l’interdiction de l’insecticide DDT par les écologistes
Le Monde | 25.04.2014
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Répété suffisamment de fois par un nombre suffisamment élevé de personnes, un mensonge a de bonnes chances de devenir la vérité. Le dernier ouvrage de James Lovelock (A Rough Ride to the Future, Penguin) offre de ce fait une remarquable illustration, comme le rappelle cruellement le Guardian, dans son édition en ligne du 24 avril.
Le grand biologiste, célèbre pour avoir formulé l' » hypothèse Gaïa « , est épinglé par le quotidien pour avoir écrit, en substance, que l’activisme  » vert  » serait directement responsable de plusieurs millions de morts dans les pays en développement.
Pourquoi ? Parce que, explique M. Lovelock, l’inconséquence écologiste aurait, dans les années 1970, poussé à l’interdiction d’un insecticide-miracle – le célèbre DDT –, rendant ainsi impossible la lutte contre l’anophèle, le moustique vecteur du paludisme.
Le problème est que cette histoire est parfaitement imaginaire.  » Le DDT n’est pas interdit à des fins de lutte contre le paludisme, note George Monbiot, le chroniqueur du Guardian. L’interdiction mondiale du DDT ne concerne que ses usages agricoles et l’une des raisons à cela est d’assurer que les moustiques ne deviennent pas résistants à cette substance : en d’autres termes, la réalité est exactement à l’opposé des affirmations de M. Lovelock. Empêcher un usage massif du DDT a vraisemblablement sauvé des vies plutôt qu’il n’en a détruit. « 
La fable relayée par le grand biologiste britannique a pourtant été décortiquée et réfutée de longue date par une multitude d’enquêtes journalistiques et des travaux d’historiens des sciences – notamment ceux de Naomi Oreskes (université d’Harvard). Elle a été fabriquée de toutes pièces, dans les années 1990, dans les cercles néoconservateurs américains, sous la volonté et l’impulsion d’industriels emmenés par Philip Morris.
Enoncée sans fard dans certains des mémos secrets du cigarettier rendus publics par décision de justice (voir, par exemple, http ://legacy.library. ucsf.edu/tid/xvp83c00), l’idée était de populariser une histoire édifiante à même de discréditer les défenseurs de la santé et de l’environnement et leur cortège d’exigences, qui sont autant d’entraves à la bonne marche des affaires.
Ce qui est ici perturbant n’est donc pas l’erreur de James Lovelock en tant que telle – qui n’en commet pas ? Ce qui interpelle et inquiète est que des personnalités qui devraient être les premiers remparts érigés contre la propagande scientifique, peuvent en devenir les serviles relais.
En France, c’est l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) qui a popularisé cette fable du DDT et qui, pour d’obscures raisons, continue de le faire. Avec un formidable succès : l’histoire a désormais été reprise par tant et tant d’auteurs et d’institutions diverses qu’elle s’est imposée, peu à peu, comme l’un des noirs chapitres de l’histoire officielle du mouvement écologiste.
Outre-Manche aussi, comme vient nous le rappeler le livre de James Lovelock, la rumeur est devenue la vérité.
foucart@lemonde.fr
Stéphane Foucart Journaliste au Monde, chargé des sciences de l’environnement

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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