Ukraine-Russie – Non, la population de Crimée n’est pas tout entière euphorique : il y a aussi les autres.

Derrière l’euphorie affichée, une autre Crimée a peur de devenir russe
alemondedes-marins-et-officiers-ukrainiens-quittent-la_ff668cfadb0a5e8696ea1b25737a5c70Des marins et officiers ukrainiens quittent la corvette «Khmelnitsky», saisie par les forces prorusses, jeudi 20 mars, à Sébastopol. | AP/Andrew Lubimov
En Crimée, il y a aussi les autres. Ceux qui ne veulent pas être russes. Ceux qui se résignent à rester, ceux qui pensent à partir. Ceux qui ne croient pas que leur niveau de vie sera plus élevé, la corruption éradiquée, les droits de l’homme préservés et la vie plus belle au pays de Vladimir Poutine.Ceux qui ne veulent pas envoyer leurs jeunes faire leur service militaire pour la Russie au Daghestan et en Tchétchénie, alors qu’en Ukraine, la conscription vient d’être abolie.
Ceux qui n’acceptent pas qu’un référendum qu’ils jugent truqué, organisé sous la menace de troupes russes et de miliciens, leur impose par le fait accompli une nationalité qui n’est pas la leur. Ceux qui, tatars, portent encore dans leur chair le souvenir de la déportation. Ceux qui, qu’ils soient nés russes ou ukrainiens, sont ukrainiens depuis la chute de l’Union soviétique, fiers de leur indépendance et simplement chez eux, ici : à la fois en Crimée et ukrainiens.
Non, la population de Crimée n’est pas tout entière euphorique. Le référendum du 16 mars sur le rattachement de l’Ukraine à la Crimée a emporté l’adhésion des foules avec un score digne de l’URSS, mais ils sont nombreux à avoir refusé un vote selon eux illégal. Ce fut le cas de la minorité tatare musulmane, 12 % parmi les deux millions d’habitants de Crimée, qui, sauf exception, l’a boycotté. Ce fut le cas des Criméens attachés à l’Ukraine : 25 % de la population.
« PUTSCH DES RUSSES »
A Sébastopol comme à Simferopol, la capitale régionale, la fête est continue. Les drapeaux de la Fédération de Russie sont agités partout, des hommes en tenue militaire non identifiée, dont on ne sait s’ils font partie de l’armée russe ou de quelque milice, veillent partout à la « sécurité ». Les lettres du Parlement criméen d’Ukraine qui ornaient le fronton en trois langues (ukrainien, russe et tatar) ont été remplacées par l’inscription « Parlement de la République de Crimée », en russe uniquement.
Les 60 % de russophones-russophiles, effrayés par les événements de Maïdan, à Kiev, et le fantasme d’une invasion de « fascistes ukrainiens », sont certes soulagés et heureux. Mais la fête en Crimée a son envers : ces 40 % d’habitants consternés et désemparés par le rattachement à la Russie. Ils ont peur et ils ne s’expriment pas. Le choix qui leur est offert est basique : rester en Crimée en acceptant d’être russes, ou partir.
En regardant à la télévision le président Vladimir Poutine signer le traité d’adhésion de la Crimée à la Russie, mercredi 19 mars, Anya a pleuré. Elle a ri aussi : « Quelle blague ! » Jusqu’à la signature du traité, elle voulait encore croire que le président russe serait empêché par les Etats-Unis et l’Union européenne d’aller jusqu’au bout. Elle est née en Ukraine, se veut ukrainienne et a décidé qu’elle n’aurait pas de passeport russe. Le jour où il sera imposé, elle partira.
Ses parents font déjà leurs bagages, et pourtant son père, pasteur, est né russe. Ils savent qu’ils perdront la maison dont ils ont hérité comme le magasin de vêtements de sa mère, car dans la Crimée qui n’est plus ukrainienne et pas encore russe, le vide juridique bloque le marché immobilier. Ils savent qu’ils partiront en perdant tout, sauf leur nationalité ukrainienne : la seule chose que le « putsch des Russes », comme ils disent, ne leur volera pas.
« S’ILS VEULENT UN CONFLIT AVEC NOUS, ILS L’AURONT »
Les Tatars de Crimée, eux, ne s’en iront pas. Le nouveau gouvernement prorusse ne serait pourtant pas contre. Le vice-premier ministre de Crimée, Roustam Temirgaliev, l’a dit dans un entretien à l’agence russe Ria Novosti et l’a répété à la télévision criméenne : « Nous avons demandé aux Tatars de Crimée de libérer une part de leurs terres, qui est requise pour des besoins sociaux. »
A vrai dire, c’est une vieille histoire : les Tatars de retour de déportation, à la fin de l’URSS, se sont emparés de terres que les dirigeants successifs s’acharnent à vouloir récupérer. Mais Moustapha Asaba, le chef du Majlis (organe de représentation des Tatars de Crimée) dans la région de Belogorsk, n’est pas seul à redouter que cette tentation ancienne soit mise en œuvre à la manière forte par Vladimir Poutine.
« Ce n’était pas le rêve pour nous en Ukraine, explique M. Asaba, mais avec la Russie, ce sera pire. Bien pire. C’est une dictature, pas une démocratie. Qu’est-ce qu’un référendum organisé sous l’œil de 22 000 soldats russes où les questions ne te laissent aucun choix ? Ces terres sont à nous. On ne laissera pas quiconque nous les prendre. S’ils veulent un conflit avec nous, ils l’auront. Il y aura du sang. »
Les premiers à partir en masse seront les militaires ukrainiens des bases de Crimée. Le grand départ a commencé. Bilan provisoire : un mort – cet officier ukrainien tué par un paramilitaire à Simferopol, mardi. Des bases et des navires sont envahis, parfois par des miliciens et des civils, parfois par des militaires. Kiev a autorisé la riposte armée mais organise le retrait des troupes. A quoi bon un bain de sang pour une bataille déjà perdue ?
Marion Van Renterghem (Simferopol, envoyée spéciale) Journaliste au Monde
LE MONDE | 22/03/2014 |

 

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