Fusion dans le paysage – « Un an dans la vie d’une forêt » : Le talent d’Haskell fait écho à celui d’un Jean-Henri Fabre (1823-1915) et ses Souvenirs entomologiques

Un étranger familier dans la forêt

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De janvier à décembre, il y a scruté à la loupe le monde animal et végétal. Dans une atmosphère de recueillement digne du Walden de Thoreau, il décrit l’infinie ingéniosité des lois qui gouvernent le vivant, et interroge ni plus ni moins la place de l’homme en son coeur. Video
C’est à un éblouissant voyage immobile que nous convie le biologiste américain David G. Haskell : pendant un an, il est revenu très régulièrement observer une même parcelle d’environ un mètre carré et ses habitants, dans une forêt ancienne des Appalaches, à Sewanee, Tennessee. Des centaines d’heures d’observation de cet écosystème qu’il compare à un mandala bouddhiste, un univers en réduction relié au reste du cosmos, il a tiré une chronique aussi érudite qu’accessible.
DES PHOTONS AUX OISEAUX
Le naturaliste, le moraliste et l’écrivain ne font qu’un dans cette entreprise. On ne compte pas les bonheurs d’écriture – la description de ces oiseaux ricochant sur les cimes « comme des galets », bien au-dessus de la litière de feuilles du sous-bois, « Serengeti à mollusques ». Ou sa façon de relier la physique à la biologie, l’inanimé au vivant, dans le récit de ces photons s’extirpant du Soleil pour venir nourrir le chant des oiseaux.
Le talent d’Haskell fait écho à celui d’un Jean-Henri Fabre (1823-1915) et ses Souvenirs entomologiques. Mais un Fabre qui aurait pleinement intégré les sciences de l’évolution et de l’écologie, sans pour autant être asséché par ces connaissances. « Un mode de pensée exclusivement scientifique présente un danger, souligne Haskell. La forêt est transformée en schéma ; les animaux deviennent des mécanismes. » Or, et sa prose le rappelle magnifiquement, « la nature n’est pas une machine ».

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ETRANGETÉ RADICALE
La lecture de ce journal procure au lecteur une double ration d’exotisme. D’abord parce que la faune et la flore qui habitent ces pages sont américaines et que leurs noms sont souvent peu familiers. Mais aussi parce que les mondes qu’Haskell dévoile, les relations entre espèces qui les façonnent, sont d’une étrangeté radicale.
Le récit d’Haskell pourrait conduire à la mélancolie : nombre des personnages sont menacés par les activités humaines, à commencer par les forêts anciennes qu’il a choisi de nous présenter, qui ne couvrent plus aujourd’hui qu’un demi-pour-cent de la surface de l’est des Etats-Unis. L’apparition incongrue de deux balles de golf dans son « mandala » montre combien la civilisation exerce son empire sur ces lieux pourtant protégés. Mais Haskell ne se laisse pas gagner par le découragement. Les naturalistes d’aujourd’hui n’ont jamais eu autant d’occasions de se faire entendre du plus grand nombre, note-t-il.
Au terme de cette année de fusion dans le paysage, l’auteur est traversé par des sentiments ambivalents : celui d’une appartenance évolutionnaire, originelle, à ce fragment de forêt ; celui d’une altérité, d’une méconnaissance insondable de la multitude des relations entre les organismes qui en font la trame.
Solitude née du sentiment d’être dispensable en ces lieux ; soulagement de réaliser que la nature « tourne » sans l’homme. Mais cette longue « méditation » l’a convaincu que notre humanité se réalise mieux dans la fréquentation et la connaissance « du reste de la communauté du vivant ».
Un an dans la vie d’une forêt, de David G. Haskell, Flammarion, 370 p., 21,90 €.
Hervé Morin Le Monde Pôle Science et Médecine
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 12.02.2014

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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