La tyrannie de l’urgence

Du journal La Décroissance – avril 2014 – Denis Baba
La fin du monde est proche;  l’apocalypse écologique est pour bientôt; le prix du baril de pétrole sera à 300$ d’ici la fin de l’année; en l’absence du Père, la civilisation s’effondre; la monnaie n’aura bientôt plus cours… La critique politique du monde tel qu’il va se complaît dans le catastrophisme. Et il y a certes bien des raisons à cela, il importerait d’y regarder toutefois d’un peu plus près.
On comprend bien l’intérêt politique de toutes les classes dirigeantes à manier une rhétorique catastrophiste. Cela permet aussi, tout d’abord, de vendre des livres et de faire carrière au nom de « lanceur d’alerte » et de professeur ès « catastrophisme éclairé », ce qui n’est pas négligeable. Notons au passage que cela renseigne d’exacte façon sur la crédibilité qu’accordent à leurs propos les professionnels de la catastrophe : leur très rationnelle gestion de carrière montre qu’ils anticipent plutôt la permanence pour une durée indéfinie de ce monde-ci. Les catastrophistes conséquents se sont depuis longtemps déjà repliés à la campagne en mode survie et ont mieux à faire que d’écrire des livres et passer à la TV. Le deuxième avantage est de présenter la catastrophe comme toujours à venir, ce qui permet fort opportunément de faire passer pour presque aimable le temps présent. Plus noir est le futur proche, plus rose paraît, par comparaison, le quotidien.
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État d’exception permanent
Mais tout cela n’est que roupie de sansonnet eu égard au très gros avantage du catastrophisme : celui-ci frappe d’inutilité tout effort qui s’inscrirait dans la durée. Il ridiculise tout héritage intellectuel et politique.  L’histoire politique et sociale de ces derniers siècles perd toute valeur dans une situation d’exception permanente. Pour filer une métaphore mille fois rabâchée, lorsque coule le Titanic, tout le monde se rue aux canots de sauvetage et il n’est plus temps de penser à la société de demain. Le problème est qu’il se trouve que le bateau met un certain temps à couler et que pendant le naufrage, se noient les pauvre bougres qui se sont rués sur les canots percés, quand on ne les a pas jetés à la mer sans autre forme de procès, pendant que les pilotes du navire demeurent à l’abri – autant qu’il est possible de l’être – dans leurs cabines chauffées et climatisées tout en criant à la catastrophe…  et si celle-ci est bien réelle, ne serait-ce pas avant tout l’effet de sidération collective qui est recherché ? Et à travers lui l’anéantissement de la culture, de la réflexion et du combat politique ?
post-18-1267240141J’ignore si dans d’autres occasions historiques, une société qui ne connaît ni conflit guerrier sur son territoire, ni dictature féroce, qui déborde jusqu’à en crever de richesses concrètes ne s’est jamais présentée sous la forme d’un état d’exception permanent ! No futur ! Les punks, dont c’est le slogan, ont gagné. Le plus stupéfiant est que d’innombrables propos dissidents tirent dans ce sens là, celui de la destruction de toute tradition historique. Les partisans de la « théorie critique de la valeur », tout comme les partisans du « revenu d’existence », nous expliquent tranquillement que tout ce qu’à produit le mouvement ouvrier et syndical pendant 150 ans peut être jeté aux orties. Pour certains opposants à la tyrannie technique, sécurité sociale et droit social sont des exemples de la bureaucratisation du monde ! Des écologistes nous expliquent que tout est parti en vrille à partir des « Lumières » et de Galilée. Quand ce n’est pas, pour un dernier débris des enragés « situationnistes », suite à la sédentarisation des êtres humains et de l’invention de l’agriculture ! Rien ne semble résister à cette rage éradicatrice de tout héritage historique. Cruelle ironie, ces acharnés du ressentiment – le résultat de décennies d’échecs politiques – jouent le même air que les thuriféraires du capitalisme pour lesquels il n’y a plus que du court terme. Et qu’il importe de casser tout le droit social pour faire baisser en quelques années le coût du travail et rester ainsi compétitifs.
Nous avons le temps !
Tout se passe comme si ce vieux fond d’apocalypse souhaitait la venue toute proche d’un évènement irréfutable, formidable, qui déchirerait le tissus social. Qui provoquerait une telle décharge que nous serions enfin contraints de nous réveiller, de prendre collectivement à bras-le-corps les problèmes écologiques et sociaux de l’époque. Mais ceci devient précisément de moins en moins possible au fur et à mesure que tous les combats politiques passé, et le temps, et les efforts qu’ils supposaient, sont ridiculisés. Lorsque toute idée d’organisation collective un peu pérenne et structurée est raillée. Et c’est pourquoi lorsque la catastrophe est là (Tchernobyl, Fukushima, air irrespirable, mortalité des abeilles, etc.), rien ne se passe.
mettreTemps3350Contre les catastrophistes, il nous faut donc oser dire que seul le temps long a un sens. Que nous devons penser, agir et nous organiser comme si le temps ne nous était pas compté, comme si nous avions mille ans devant nous. C’est ce que faisaient les meilleurs de nos anciens , qui avaient aussi compris que c’était aussi la garantie d’une belle vie ici-bas, aussi courte soit-elle. Il y a nombre de possibilités révolutionnaires pour nous libérer de la tyrannie de l’économie politique. Cette libération a déjà commencé et c’est cela que nous nous efforçons de ne surtout pas voir en ouvrant toutes grandes nos oreilles au catastrophisme.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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