Azerbaïdjan – Leyla Yunus, « figure canonique de l’opposition » dénonce la répression : « la situation, ici, est pire qu’au temps de l’URSS »

LE MONDE | 14.05.2014

Leyla Yunus, rare voix dissidente dans l’Azerbaïdjan du clan Aliev

L’opposante a profité de sa rencontre avec François Hollande pour dénoncer la répression à Bakou
La police n’a pas à faire beaucoup d’efforts pour surveiller Leyla Yunus. La plus célèbre dissidente d’Azerbaïdjan, l’une des rares voix à oser s’élever contre le régime autocratique du clan Aliev, qui gouverne le pays d’une main de fer depuis plus de vingt ans, habite à seulement deux pas du ministère de l’intérieur. L’endroit contraste singulièrement avec les bâtiments flambant neufs environnants, témoins des pétrodollars qui coulent à flots dans cette ancienne république soviétique. Il faut franchir un porche délabré, où pend un amas de fils électriques, et traverser une cour poussiéreuse avant de se retrouver dans un appartement d’un autre temps.

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Leyla Yunus, 59 ans, a toujours vécu dans ce logement, dont le décor n’a guère changé depuis l’époque où y vivait son grand-père. Elle reçoit dans une pièce tapissée de photos familiales jaunies, au bout d’un long couloir. « C’était ma chambre quand j’étais enfant », sourit-elle en ajustant sa veste, à laquelle est épinglée une Légion d’honneur. Elle lui a été remise, il y a un an, à l’ambassade de France de Bakou. Juste hommage, relève un diplomate, à cette « figure canonique de l’opposition », dont le combat solitaire pour les droits de l’homme remonte aux années 1980, du temps de l’URSS.
Leyla Yunus est retournée à l’ambassade de France lundi 12 mai, pour y rencontrer François Hollande, qui a reçu un groupe de six opposants pendant une heure au terme de sa visite de vingt-quatre heures dans le pays. C’est la première fois qu’un chef d’Etat recevait Mme Yunus. Une consécration et une reconnaissance de son combat, même si ce rendez-vous s’est déroulé à l’abri des caméras.
« TOUS MES AMIS SONT DERRIÈRE LES BARREAUX »
Le message qu’elle a fait passer à François Hollande a été limpide. « Je lui ai fait savoir que, si j’étais encore libre et pas en prison, c’est en raison de cette rencontre avec lui ; tous mes amis sont derrière les barreaux », raconte-t-elle de sa voix frêle. « Il était très important de dire au président que dans notre pays s’est créé un régime autoritaire et criminel », poursuit-elle. Un message qui prend tout son relief au moment où l’Azerbaïdjan s’apprête à prendre, le 14 mai, la présidence tournante du Comité des ministres du Conseil de l’Europe.
Pour l’heure, les retombées de la crise ukrainienne sont palpables, dit-elle. La fuite de l’ancien président, Viktor Ianoukovitch, a provoqué un électrochoc auprès de l’élite au pouvoir en Azerbaïdjan, où aucun rassemblement politique n’est autorisé depuis 2005. « La répression contre l’opposition s’est intensifiée, dit-elle, alors que l’attention internationale est focalisée sur l’Ukraine. »
Elle parle en connaissance de cause. Le 15 avril, Leyla Yunus a rendu publique une liste de « 130 prisonniers politiques » sur le site de l’Institut pour la paix et la démocratie, une ONG qu’elle dirige depuis 1995. Quatre jours plus tard, un de ses proches collaborateurs, le journaliste Rauf Mirkadyrov, a été arrêté à Bakou. Il est toujours détenu dans une prison de haute sécurité, sans accès à un avocat, et son procès pour « espionnage » au profit de l’Arménie se tiendra à huis clos. « A travers lui, c’est moi que l’on vise », lâche-t-elle.
« LA SITUATION, ICI, EST PIRE QU’AU TEMPS DE L’URSS »
Son intuition a été confirmée. Le 28 avril, Leyla Yunus a été interpellée à l’aéroport de Bakou avec son mari, Arif, alors qu’ils se rendaient à une conférence à Bruxelles. Leurs passeports ont été confisqués, leur domicile perquisitionné, leurs comptes en banque bloqués et son époux a été tellement éprouvé par la situation qu’il a dû être conduit d’urgence à l’hôpital, où il se trouve toujours.
200934608.jpg président azebaidjanDepuis, ses proches sont harcelés, convoqués sans relâche par la police pour des interrogatoires interminables. « La situation, ici, est pire qu’au temps de l’URSS. C’est l’arbitraire total », dit-elle en retenant des sanglots. Interrogé par la presse sur le sort de Mme Yunus et de M. Mirkadyrov, lundi à Bakou, le président Ilham Aliev est resté impassible. Il a affirmé que toutes les « libertés fondamentales respectées » dans son pays. « En Azerbaïdjan, personne n’est arrêté pour des raisons politiques », a-t-il soutenu.
Il en faudra plus pour rassurer Leyla Yunus. Une fois la délégation française partie, elle ne se fait guère d’illusions : « Je peux être arrêtée à tout moment. »
Yves-Michel Riols (Bakou, envoyé spécial) Journaliste au Monde 

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