Belgique – Longtemps moquée par ses voisins français, la « belgitude » devient aujourd’hui une valeur en hausse

Par Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

Le Belge, une rareté convoitée

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L’acteur belge Benoît Poelvoorde, en juillet 2013. | Abaca
C’est peut-être parce que leur pays a frôlé le précipice, avec son extraordinaire crise politique, entre 2010 et 2012. Ou parce qu’ils sont à leur tour pris dans le grand mouvement européen qui amène les uns et les autres à s’interroger sur leur identité au sein d’un vaste ensemble. Ou encore parce qu’ils profitent des faiblesses actuelles de la France pour savourer une petite revanche sur le grand voisin.
Toujours est-il que les Belges semblent soudain désireux de comprendre qui ils sont et d’affirmer leur « belgitude » – notion longtemps indéfinissable à leurs propres yeux. Et qu’ils le font, avec humour, au détriment des Français. Lesquels, explique Gilles Dal, « se sentent tout d’abord obligés de préciser qu’ils n’ont “rien contre les Belges”, comme si c’était là une chose incroyable ».
Ce docteur en histoire, par ailleurs scénariste de BD et chroniqueur à la radio, a écrit avec Gilles Verlant, journaliste et écrivain belge vivant à Paris, décédé accidentellement en septembre 2013, un Comment devenir belge en 10 leçons (Michel Lafon, 2013).
Son ambition ? Révéler les secrets de la « belgitude triomphante ». Si, il y a quelques années, analyse-t-il – au deuxième degré, précisons-le – « le Belge était ringard, aujourd’hui, non seulement il est devenu “tendance” aux yeux des contribuables français, mais il incarne la classe ultime ». Il conviendrait donc d’expliquer désormais quels sont les ressorts de cet être que le Français considérerait toujours comme « une rareté, un spécimen anthropologique, un perroquet albinos ou une girafe parlante ». Si on l’invite à définir son pays, l’autochtone, lui, a intérêt à rester nébuleux et dire, par exemple : « Etre belge ? C’est un très léger décalage… », conseille M. Dal.
STROMAE, STAR DE LA CHANSON « FRANÇAISE »
L’affichage d’une identité semble, en tout cas, devenu aussi un phénomène d’édition. On ne compte plus les « dictionnaires insolites », « histoires inconnues » ou « vrais visages » du pays révélés au public depuis deux ans, après que la crise a été résolue par un savant compromis.

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alemonde1332677-stromaeLe Belge Stromae est devenu star de la chanson « française », tandis que ses compatriotes Benoît Poelvoorde et François Damiens sont les vedettes inclassables du cinéma « français ». L’étiquette « belge » fait recette tous azimuts, qu’il s’agisse de danse, d’arts plastiques ou de mode : un phénomène de réappropriation semble désormais à l’œuvre.
ayves_vander_cruysen_2011_rognee2L’historien Yves Vander Cruyssen, qui se définit lui-même comme un « belgomaniaque », a décidé pour sa part de contrer « les affirmations mensongères et blessantes » des Français et de dire non à « l’accaparement » par Paris de ce qui s’est fait de mieux à Bruxelles. Pour son Made in France ? Non, c’est du belge (La Boîte à Pandore, 18,90 euros), il a entrepris d’établir la liste des mensonges et des oublis concernant, notamment, de grandes inventions. Il ne se résout pas à ce que le Français Joseph Cugnot soit présenté comme le concepteur de la première automobile, alors que le Flamand Ferdinand Verbiest avait mis un véhicule – à la vapeur – en mouvement cent ans plus tôt. Il conteste que Théophraste Renaudot ait inventé la presse écrite, œuvre de l’Anversois Abraham Verhoeven vingt-cinq ans auparavant. Et si les frères Auguste et Louis Lumière sont « les pères du cinéma », son grand-père est bien le physicien bruxellois Joseph Plateau, qui a découvert la synthèse du mouvement, soutient M. Vander Cruyssen.

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S’il cherche un contrepoint, le Français déprimé par ces révélations trouvera du réconfort chez un autre auteur, Jules Gheude. Dans une longue Lettre à un ami français (Mon petit éditeur, 2013), cet essayiste émet le souhait de se retrouver, un jour, « citoyen à part entière de la République française ». « Le spectacle de la désagrégation » de la Belgique reste bien le plus probable, juge M. Gheude…
Le Monde | 23.02.2014 | Par Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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