Droit à l’oubli – Google n’est pas près d’oublier l’Europe …

Le Monde.fr 19.05.2014 |« L’air du monde »
 Soudain, ceux qui veulent se faire oublier se réveillent. Depuis que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a décidé que Google et les autres moteurs de recherche pouvaient être contraints à supprimer, dans certains cas, des liens vers des informations concernant des personnes privées, ouvrant ainsi la voie à un « droit à l’oubli » sur Internet, les requêtes affluent.
Lire : « Droit à l’oubli » : Google débouté par la justice européenne
En Grande-Bretagne, selon la BBC, elles émanent d’abord de gens qui veulent faire effacer leur passé délictueux, voire criminel. Paradoxalement, le droit à l’oubli commence par le rappel des faits.
Ce n’est pas le seul paradoxe de cette décision de la cour de Luxembourg, tombée le 13 mai comme la foudre dans un ciel déjà passablement assombri. La réaction minimaliste de Google, qui a exprimé une « déception » glaciale, ne trompe personne : derrière la déception, des armadas de juristes sont certainement déjà au travail pour trouver la parade.
Dans les états-majors des géants de l’Internet, tous américains, c’est le branle-bas de combat. Une fois de plus, les difficultés viennent d’Europe (soupirs).
OBSESSION CONTRE OBSESSION
L’Union européenne, son marché unique, ses 500 millions de consommateurs éduqués, équipés, développés, son réservoir de big data, source de valeur inestimable. Mais aussi ses procédures, ses réglementations et, surtout, cette obsession de la protection des données privées qui, s’agissant d’Internet, percute de plein fouet une obsession américaine, celle de la liberté d’expression.
C’est donc dans ces termes qu’est posé, dès le départ, le débat sur la décision de la CJUE : en accordant à un citoyen espagnol le droit de faire retirer des résultats de recherche sur Google la référence à un article de presse qui mentionnait une saisie de ses biens pour dettes il y a seize ans, la Cour tue, potentiellement, la liberté d’expression.
Le New York Times, dans un éditorial, va jusqu’à prédire qu’avec « une telle purge, les Européens seront moins bien informés ; les journalistes et les voix dissidentes auront plus de mal à se faire entendre ».
Pour Eric Schmidt, président exécutif de Google, il y a « un équilibre entre le droit à l’oubli et le droit de savoir ». Les Européens « sont du mauvais côté » du point d’équilibre, a-t-il dit dans une réunion d’investisseurs.
C’est mettre la barre très haut. Les multiples questions pratiques que pose la mise en œuvre de ce jugement sont reléguées au second plan. Oubliant qu’un Etat américain, la Californie, a lui-même institué récemment une forme de droit à l’oubli par une loi visant à permettre aux jeunes de moins de 18 ans d’effacer les données personnelles qu’ils ont mises en ligne, les adversaires de la position européenne se placent sur le terrain des principes et des valeurs.
Ils n’ont pas tort. Car derrière les formidables enjeux commerciaux se profile une bataille titanesque, celle de l’avenir de l’Internet et la manière dont le conçoivent Européens et Américains. Dans cet immense océan inexploré, l’affaire du droit à l’oubli n’est que la partie émergée de l’iceberg.
LA POSITION DOMINANTE DU « SUPER-ETAT »
L’avocat général de la Cour européenne avait, pourtant, plaidé contre le droit à l’oubli. Mais c’était en juin 2013. Un événement, ce mois-là, devait bouleverser la dynamique transatlantique dans le domaine du numérique : la fuite d’Edward Snowden, agent de renseignement américain, et ses révélations sur le programme de surveillance massive opéré par les Etats-Unis à travers le monde.
Ces révélations, et le cynisme de la réaction de Washington, ont fait prendre brutalement conscience aux Européens de leur impuissance numérique et de leur dépendance à l’égard des grands groupes américains.
Nulle part cette conscience n’est aussi aiguë qu’en Allemagne, où la découverte des écoutes américaines a touché une corde sensible. Ce n’est donc pas un hasard si c’est d’Allemagne qu’est parti, il y a un mois, un missile balistique contre Google, lancé par le patron du groupe de presse Axel Springer, Mathias Döpfner, sous la forme d’une lettre ouverte à Eric Schmidt.
Remarquable de clarté, ce texte, publié dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung sous le titre « Pourquoi nous avons peur de Google », évoque d’abord les problèmes économiques posés aux entreprises européennes par la position dominante du « super-Etat » Google (qui détient environ 90 % du marché européen des moteurs de recherche), puis glisse, lui aussi, sur le terrain des valeurs.
Lire également : « Droit à l’oubli » : Google demande « plusieurs semaines » pour s’y conformer
« Nous devons, dit M. Döpfner, avoir ce débat dans l’intérêt de l’intégrité à long terme de l’écosystème numérique. Il en va de la concurrence, pas seulement économique, mais aussi politique. Il en va de nos valeurs, de notre compréhension de la nature de l’humanité, de notre ordre social mondial et de l’avenir de l’Europe. »
POUR LES EUROPÉENS, TROP DE PUISSANCE TUE LA LIBERTÉ.
La semaine dernière, Carlo de Benedetti, patron du groupe de presse italien L’Espresso, a apporté son soutien à Mathias Döpfner. Au même moment à Paris, une nouvelle initiative, l’Open Internet Project, a réuni quelque 400 acteurs européens de l’Internet, dont Lagardère et Axel Springer, qui ont décidé de poursuivre Google pour abus de position dominante.
Vendredi, le ministre allemand de l’intérieur, Thomas de Maizière, a qualifié Google de « méta-structure » qui « influence les marchés » ; son collège de l’économie Sigmar Gabriel a menacé de démanteler le groupe – comme s’il en avait le pouvoir. Les Européens retournent l’argument des Américains : nous voulons un Internet libre mais trop de puissance, disent-ils, tue la liberté.
Dans un récent numéro de la revue Wired, le Britannique Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web il y a 25 ans, s’inquiétait du statut de quasi-monopole de « certains fournisseurs de services ». « Le Web, par essence, n’a pas de centre », rappelle-t-il. « Attention aux concentrations de pouvoir ». Même « déçu », Google, espérons-le, devrait pouvoir entendre ces appels.
Sylvie Kauffmann Journaliste au Monde
 Une coalition d’acteurs européens conteste l’hégémonie de Google
LE MONDE | 14.05.2014 à 15h41 | Par Alexandre Piquard
La question de la position dominante de Google est déjà ancienne. Mais une coalition inédite – l’Open Internet Project (OIP) – cherche à la faire avancer dans l’agenda politique. C’est une initiative franco-allemande qui rassemble des entrepreneurs numériques européens du secteur de la presse, du tourisme ou de la vente à distance.
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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