Le capitalisme à l’assaut du coût du sommeil

Le Canard Enchaîné – 21 mai 2014 – Jean-Luc Porquet
gastonlagaffe-com-08Le sommeil, voilà l’ennemi. Pendant qu’ils dorment, les gens ne travaillent pas. Ne consomment pas. Ne font pas tourner la machine. Sont parfaitement inutiles. Superflus. C’est insupportable, ridicule, scandaleux. Passer une immense partie de leur vie endormis, voilà « l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain« , analyse l’essayiste américain Jonathan Crary (1). Si les nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine; la faim, la soif,  le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié (bonjour, « Facebook » !) ont « été convertis en formes marchandes ou financiarisées« , rien à tirer du sommeil : « La réalité, aussi surprenante qu’impensable, est qu’on ne peut en extraire de la valeur. »
Du coup, la société industrielle s’est mise à le combattre. Les gens dorment aujourd’hui moins qu’avant : l’adulte américain moyen roupille six heures et demie par nuit, tandis que la génération précédente dormait huit heures. Et, au début de XXème siècle, cela paraît invraisemblable, les gens dormaient dix heures par nuit – vestige absurde d’un monde agricole archaïque…
Raboter le sommeil, c’est bien; le hacher menu, c’est mieux. De plus en plus de personnes se lèvent la nuit pour consulter leurs mails ou « Google ». Ils sont en « mode veille », comme nos machines high-tech. Modernes, branchées, en ligne non-stop. Dormir, c’est perdre son temps, non ? Tout ce temps pendant lequel on pourrait pro-fi-ter-de-la-vie ! Bilan : « Le sommeil est fondamentalement un truc de losers. »
211506-gaston-lagaffe-a-50-ansDès lors, on comprend que l’armée américaine se passionne pour le bruant à gorge blanche. Cet oiseau migrateur est l’un des rares qui aient la capacité de pouvoir rester éveillés jusqu’à sept jours d’affilée en période de migration, lorsqu’il lui faut voler de l’Alaska au Mexique. Les savants du Pentagone cherchent à lui soutirer ses secrets, afin de mettre ua point le soldat qui restera opérationnel sur une période de sept jours. Du soldat sans sommeil au travailleur-consommateur sans sommeil, il n’y a qu’une courte nuit. Les plus allumés des technophiles (les trans-humanistes, notamment) ne nous promettent-ils pas que, bientôt, nous vivrons mille ans, et que nous pourrons télécharger nos esprits dans le grand espace de l’immortalité digitale ? En comparaison, mettre au point l’homme qui ne dort jamais ne sera qu’un jeu d’enfant…
Dans ce monde mondialisé » qui sape les distinctions entre le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité, l’action et le repos, tout mène à créer les conditions d’un état d’insomnie généralisé. Marx l’avait déjà compris : le capitalisme est indissociable d’une réorganisation du temps. Il l’a fait tout au long du XXème siècle, notamment avec le travail à la chaîne Désormais, il accélère. Il vaut gagner du temps, toujours plus. Nous passons trois heures et demie en moyenne devant l’écran (télé ou ordinateur) : ce n’est pas assez. Il lui faut plus de notre temps de cerveau disponible.
Pour résister, une seule solution : pionçons !
1518020-gf
(1) « Le Capitalisme à l’assaut du sommeil » Zones, 140p. 15€
Date de parution : juin 2014 / IBSN 9782355220661 (2355220662) / Référence Renaud-Bray : 145191401

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Industrie, Travail, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.