Japon – Le premier ministre veut mettre un terme au principe selon lequel l’Archipel ne peut pas participer à un système de défense collective

LE MONDE | 26.05.2014 | Par Philippe Pons (Tokyo, correspondant)

Le Japon veut jouer un rôle militaire dans le monde

Le Japon est l’un des rares pays à célébrer sa Constitution par un jour férié (le 3 mai) : ce qui tend à montrer qu’il y tient. Il a aussi l’originalité d’y avoir inscrit qu’il « renonçait à jamais à la guerre en tant que droit souverain » et « à l’usage de la force ou à sa menace dans le règlement des conflits entre nations ». « Le droit de belligérance de l’Etat n’est pas reconnu », conclut l’article 9 de la loi fondamentale.
ajapon Shinzo668886-3x4-700x933-225x300C’est à la réinterprétation de ces dispositions qu’entend procéder le premier ministre, Shinzo Abe, afin de permettre à l’armée japonaise de jouer un plus grand rôle à l’extérieur, même si l’Archipel lui-même n’est pas attaqué. Si cette « révision » constitutionnelle, qui ne dit pas son nom, est entérinée par le Parlement, l’un des grands principes qui ont guidé la politique de défense du Japon depuis la défaite de 1945 aura été aboli. Les partis formant la coalition gouvernementale ont commencé à en débattre.
Arguant d’un rapport d’experts – pour le moins favorable à ses idées –, soulignant les changements intervenus dans l’environnement sécuritaire du Japon depuis 1947 – année de l’entrée en vigueur de la Constitution rédigée sous l’occupation américaine –, le premier ministre veut mettre un terme au principe selon lequel l’Archipel ne peut pas participer à un système de défense collective. Placé sous la protection des Etats-Unis, en vertu du traité de sécurité signé avec ce pays, le Japon ne peut pas venir en aide à son allié si celui-ci est attaqué en raison de sa Constitution.
Ce ne sera certes pas la première fois que l’article 9 sera réinterprété. Depuis la promulgation de la loi fondamentale, le camp conservateur n’a cessé de réclamer un changement de cette disposition dont il estime qu’elle entame la souveraineté nationale. D’entorse en entorse, au fil d’une casuistique sans fin, l’esprit du texte a perdu de sa substance.
Ainsi, aux termes de cet article, le Japon ne doit pas entretenir d’armée sur son territoire. Mais, faisant valoir le droit à la légitime défense, et sous la pression des Etats-Unis engagés dans la guerre de Corée, le Japon se dota en 1950 d’une force de police de réserve puis, en 1954, de forces d’autodéfense (FAD), devenues aujourd’hui la 6e armée du monde. Au cours des guerres en Corée (1950-1953) et au Vietnam (1955-1975), l’Archipel servit de base arrière aux forces américaines.
Après la guerre froide, le rôle des FAD fut progressivement étendu afin de leur permettre de participer à des opérations de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies. Au fil des ans, la rhétorique de la menace (terrorisme, Corée du Nord, Chine) instrumentalisée par le camp conservateur a partiellement entamé la résistance à une révision constitutionnelle de l’opinion, attachée à un pacifisme constitutionnel qui est fortement défendu par les mouvements associatifs.

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Des membres de la garde d’honneur des forces japonaises d’autodéfense se préparent à l’arrivée du premier ministre Shinzo Abe au ministère de la défense, à Tokyo, le 12 septembre. Les forces japonaises d’autodéfense constitue l’armée japonaise depuis que l’empire a renoncé à la guerre dans sa constitution, en 1954. | REUTERS/Toru Hanai
UN CONTEXTE FAVORABLE
Pour les « révisionnistes » derrière M. Abe, le contexte est favorable pour forcer un changement : le Parti libéral démocrate (PLD) détient la majorité absolue au Parlement et les gesticulations nucléaires et balistiques de la Corée du Nord ainsi que la tension avec la Chine – dont les récents incidents avec le Vietnam confirment les ambitions hégémoniques régionales – inquiètent l’opinion. Le gouvernement fait valoir des scénarios qui ne peuvent que rallier les indécis : si un bateau américain transportant des Japonais évacués de Corée était attaqué, les FAD ne pourraient lui porter secours.
D’autres scénarios sont moins clairs : y a-t-il une limite à l’intervention de l’armée japonaise ? Selon les « faucons », dont le secrétaire général du PLD, Shigeru Ishiba, elles doivent pouvoir intervenir n’importe où dans le monde. En d’autres termes, participer notamment aux guerres menées par les Etats-Unis. Si cette possibilité avait existé en 2003, les troupes japonaises auraient donc combattu en Irak.
L’opinion est partagée : selon les sondages des quotidiens de centre gauche, la majorité est opposée à une réinterprétation de la Constitution ; pour ceux de centre droit et de droite, c’est le contraire. Deux facteurs obscurcissent le débat. D’abord, la manoeuvre du gouvernement Abe : celui-ci entend imposer la réinterprétation de l’article 9 en évitant une réforme constitutionnelle, qui exige un référendum qu’il est loin d’être certain d’emporter. Des commentateurs politiques voient dans cette mise à l’écart de l’expression directe de la volonté populaire une grave entorse au processus démocratique. Un autre facteur jette une ombre sur les intentions réelles de M. Abe et de son entourage : un négationnisme minimisant les exactions commises par l’armée impériale.
Du renoncement au droit à la belligérance « à quelque titre que ce soit », dont, en 1946, le premier ministre, Shigeru Yoshida, faisait la condition pour que le Japon « se refasse un nom honorable », puis à l’autodéfense, le Japon est en train de passer à un « pacifisme proactif », euphémisme qui lui donne la possibilité de faire la guerre pour préserver la paix même s’il n’est pas lui-même attaqué. Un changement de taille, mettant en cause un pacifisme, malmené certes par des entorses successives mais effectif pendant soixante-dix ans et ancré dans la mentalité japonaise, qui va jeter de l’huile sur le feu des tensions régionales.
philippe ponspons@lemonde.fr
Philippe Pons (Tokyo, correspondant)  Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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