Les salaires des patrons toujours à la hausse : Quelle place pour l’éthique dans tout cela ?

LE MONDE | 31.05.2014
Editorial du « Monde ». Le moment avait tout pour être historique. Alors que François Hollande avait fait de la finance son « ennemie », que le gouvernement a passé depuis 2012 une loi plafonnant à 450 000 euros par an les rémunérations des patrons d’entreprises publiques, ce devait être la dernière pierre d’un édifice patiemment construit : celui de la lutte contre les salaires exorbitants des grands patrons.
Une croisade encore récemment symbolisée par Arnaud Montebourg : le 19 mai, le pétulant ministre de l’économie invitait les dirigeants des grandes banques hexagonales à venir s’expliquer sur leurs rémunérations, jugées « indécentes » par Bercy.
De quoi s’agit-il ? De la première expérimentation d’une pratique, adoptée par les organisations patronales, appelée say on pay : les actionnaires ont désormais leur mot à dire – de manière consultative – sur les salaires des patrons.
POURQUOI UNE TELLE INFLATION ?
Dans les assemblées générales des entreprises françaises, ils peuvent voter pour ou contre les rémunérations des dirigeants. De quoi permettre à la France de rattraper son retard en matière de démocratie actionnariale et se positionner à l’égal des Etats-Unis ou de l’Allemagne, où le système existe depuis plusieurs années. C’est du moins ce que clamaient les partisans du say on pay. Après des années d’inflation salariale, on allait voir ce qu’on allait voir !
Las, la saison de printemps des assemblées générales touche à sa fin et se conclut sur un premier bilan plutôt décevant. Les grands principes se sont heurtés à la réalité. A priori, le mécanisme a bien fonctionné : loin des habituels plébiscites par des assemblées passives, plusieurs patrons ont été contestés, voire carrément sanctionnés.
Carlos Ghosn et son salaire mirobolant chez Nissan, Bernard Arnault chez LVMH… Ils ont subi les foudres des petits porteurs comme des grands fonds. Une fronde que bien peu avaient anticipée.
Mais, derrière cette apparente levée de boucliers, les chiffres parlent d’eux-mêmes : malgré des résultats souvent en berne, les chèques des patrons continuent inexorablement de grimper. Pourquoi une telle inflation ?
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Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, le 2 avril à Séoul. | AP/Lee Jin-man
 QUELLE PLACE POUR L’ÉTHIQUE ?
Au grand jeu de la transparence, les conseils d’administration des sociétés ont tout fait pour déminer le sujet. Pour les actionnaires, les explications alambiquées sur le lien entre le bonus du patron et tel ou tel indicateur financier parfaitement abscons ont été peu audibles. On fait dire aux chiffres ce que l’on veut.
Du coup, les actionnaires, notamment anglo-saxons, ont plutôt retenu le discours sur la comparaison avec les pairs : certes, les grands patrons français sont rondement payés, mais à l’aune de leurs concurrents anglo-saxons, c’est bien peu ! Et en cas de non-approbation de ces salaires, on a rappelé aux actionnaires que les cadors du CAC 40 risquaient d’être débauchés par d’autres groupes, plus généreux…
Quelle place pour l’éthique dans tout cela ? Bien peu. C’est sans doute le principal enseignement de cette première saison du say on pay : l’outil n’est pas fait pour limiter la valeur absolue des rémunérations. En matière d’équité, de lutte contre les inégalités, d’exemplarité sociale ou civique, c’est un coup d’épée dans l’eau. N’en déplaise aux milliers d’employés victimes de plans sociaux.
Lire notre décryptage : 3 % ou 30 % de hausse ? Le salaire de Pierre Gattaz décrypté
Lire également en édition abonnés : CAC 40 : les résultats en baisse de 40 %, les salaires des patrons en hausse de 3 %

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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