La tactique du FN copiant le discours syndical …

 LE MONDE | 20/21.07.2014
Quand le FN compose son menu avec le discours syndical
« Quand on revendique, on fait, à notre insu, le jeu du Front national, car il a récupéré nos propres revendications. » Cette confidence, sous couvert de l’anonymat, d’un dirigeant de FO en dit long sur l’inquiétude des syndicats quant à la stratégie de « dédiabolisation » de Marine Le Pen, qui s’avance de plus en plus sur le terrain social. « Quand je fais un meeting, raconte ce syndicaliste, des camarades me signalent la présence d’espions du FN. Après, on retrouve dans leurs tracts un copié-collé de nos revendications. »
La tactique du FN aujourd’hui consiste à la fois à faire de l’entrisme dans les syndicats – qui voient surgir dans des élections des candidats frontistes se réclamant d’eux – et à siphonner leurs discours.
Le parti d’extrême droite ne se contente plus, pour capter l’électorat populaire, de surfer sur les peurs de l’Europe et de la mondialisation, il compose aussi son menu avec le discours syndical, notamment celui des syndicats qui, comme la CGT et FO, contestent la politique du gouvernement. Si, depuis sa création, il fait son miel de la misère sociale, il reprend aujourd’hui des revendications comme une hausse du smic (de 200 euros) et dénonce, comme autant de « cadeaux à Bruxelles », les politiques d’austérité et le pacte de responsabilité. Des leaders du FN ont même soutenu la grève des cheminots contre la réforme ferroviaire. Se posant en bouclier des départements et des conseils généraux, il veut utiliser la réforme territoriale – critiquée aussi par la CGT et FO – pour exploiter les inquiétudes des cadres territoriaux.
Cette stratégie a été électoralement payante. Lors du scrutin européen du 25 mai, 30 % des salariés ont voté pour le FN – mais 64 % se sont abstenus –, et aussi 43 % des ouvriers et 37 % des chômeurs, ceux qui souffrent le plus de la crise. Selon l’Ifop, parmi les salariés proches d’un syndicat 25 % ont déposé un bulletin en sa faveur, 22 % des sympathisants de la CGT – contre 16 % à la présidentielle de 2012 – et 33 % de FO…
Depuis près de vingt ans, le Front national s’interroge sur le meilleur moyen de glaner le vote ouvrier et de pénétrer le monde syndical. Dans les années 1990, Bruno Gollnisch rêvait d’« un Front social sur le front du travail ». Le 6 novembre 1995, il créait le Front national-Police (FNP), aussitôt reconnu par le ministère de l’intérieur, et dans la foulée un FN-RATP, un FN-Pénitentiaire, un FN-Poste etc. Tous ces « syndicats » émanant d’un parti prônant la « préférence nationale » ont été invalidés par la justice.
Le FN a alors changé de tactique. Pour les élections prud’homales de 1997 – scrutin qui n’est pas réservé aux centrales représentatives –, il a monté de toutes pièces une Confédération française nationale des travailleurs (CFNT), qui avait obtenu 5,91 % des voix pour 206 listes. Mais sur les 18 conseillers élus, 16 avaient été invalidés par les tribunaux. Cet échec l’avait conduit à imaginer, en mars 2011, un « Cercle national de défense des travailleurs syndiqués », « en riposte aux intolérables atteintes aux principes démocratiques dont se rendent coupables les grandes centrales syndicales ». Un « cercle » qui est resté invisible, même lors des défilés du FN le 1er Mai.
« SÉQUENCE NOUVELLE »
De son côté, le législateur a verrouillé le système. La loi du 16 novembre 2001 relative à la lutte contre les discriminations a interdit l’accès au scrutin prud’homal à toute organisation « prônant des discriminations ». Et la loi du 20 août 2008 réformant la représentativité syndicale a introduit parmi les sept critères « le respect des valeurs républicaines ». La tactique du FN aujourd’hui consiste à la fois à faire de l’entrisme dans les syndicats – qui voient surgir dans des élections des candidats frontistes se réclamant d’eux – et à siphonner leurs discours.
camaleon002Dans La Nouvelle Vie ouvrière, l’organe de la CGT, du 11 juillet, Pascal Debay, qui pilote le collectif confédéral de lutte contre l’extrême droite, évoque « une séquence nouvelle où le FN est en train de s’ancrer, de devenir un parti politique de premier plan malgré nos efforts et nos luttes pour l’éviter ». « L’extrême droite, note ce secrétaire général de l’union départementale CGT de Meurthe-et-Moselle, a un discours habile que je qualifierais de caméléon, sachant aussi bien s’adresser aux ouvriers sidérurgistes en Moselle qu’aux artisans du Var ou à d’autres et s’adapter, tant sur le fond que sur la forme. (…) Lorsqu’il assène : “Non au smic au rabais”, ce pourrait être le discours d’une organisation syndicale. Pour l’anecdote, il arrive d’ailleurs que des salariés ouvertement proches du FN fassent lire des tracts ou des argumentaires aux représentants syndicaux pour tenter de mettre en lumière des correspondances. »
Pour les syndicats, la parade est complexe. La CGT a créé avec la FSU et Solidaires un observatoire intersyndical. « Une première étape intéressante », note M. Debay, mais qui n’est pas « la solution ». Il faut, dit-il, « qu’on soit attentifs à la stratégie engagée de la part des élus, notamment sur le dialogue social. Car ils veulent plaire. »
Le FN, ajoute-t-il, « décline ce que les gens ont envie d’entendre. Quand on analyse sa revendication d’augmenter le smic de 200 euros, cela masque la vieille ficelle d’exonération des cotisations sociales. Les syndicalistes doivent donc reprendre ces discours, montrer qu’il n’y a rien de nouveau et que le FN avance masqué. C’est une imposture sociale qui masque les antiennes libérales. » « On ne va évidemment pas arrêter de revendiquer, souligne en écho le syndicaliste de FO. Mais il faut faire de la pédagogie auprès des salariés et démasquer le discours du FN. » Et éviter de tomber dans le piège.
noblecourt@lemonde.fr Michel Noblecourt (Editorialiste) Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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