Avignon – La philosophie : Aux Controverses du  » Monde « , questions aux philosophes Michaël Fœssel et Frédéric Worms

La « philo » contre la philosophie ?

aphilo19461Aux Controverses du  » Monde  » en Avignon, Michaël Fœssel et Frédéric Worms interrogent le succès d’une discipline qui oscille entre pédagogie et démagogie
La philosophie ou, plutôt, la « philo » est désormais partout. Dans les hebdos, les bistrots, les radios. En bande dessinée, en croisière, sur CD ou DVD. Elle vulgarise les classiques et attire de nombreux lecteurs, amateurs et passionnés. La philo est un filon, avec ses vedettes et ses gourous, ses pédagogues cathodiques et ses rhéteurs polémiques. S’agit-il d’une heureuse démocratisation des concepts ou d’une contestable marchandisation de la sagesse ? Assiste-t-on au triomphe de la pédagogie ou bien à l’avènement d’une nouvelle idéologie ? C’est à cette question que les philosophes Michaël Fœssel et Frédéric Worms ont répondu aux Controverses du Monde en Avignon, le 20 juillet.
L’essor d’un business philosophique plaiderait tout d’abord en faveur du leurre idéologique. Vous êtes victime d’un licenciement abusif ? Plongez-vous dans le Manuel d’Epictète, célèbre stoïcien qui enjoignait ses contemporains de  » vouloir ce qui arrive « , nous répondent les gazettes et autres livres à recettes. Une séparation douloureuse ? Relisez Rousseau, pour qui  » l’amour n’est qu’une illusion « . Vous vivez avec 300 euros par mois ? Méditez Epicure, selon qui  » celui qui ne sait pas se contenter de peu ne sera jamais content de rien « , recommandent des philosophes de service généreusement rétribués. Les autres sont pour vous que de simples objets de désir ? Ne vous moralisez pas, puisque Schopenhauer nous enseigne que  » tout état amoureux, si éthéré qu’il se présente, a son unique racine dans l’instinct sexuel « .
Lutter contre la maladie avec Nietzsche (car  » ce qui ne te tue pas te rend plus fort « ), bronzer avec Camus au soleil de la Méditerranée (avec  » cette lumière, si éclatante, qu’elle en devient noire et blanche « ), s’affirmer avec Descartes, lâcher prise avec Heidegger, se soucier de soi avec Foucault…
aPhilosophieLes usages démagogiques de la philosophie ne manquent pas. Il y avait autrefois la psychanalyse de comptoir. Il y a désormais la philo de bistrot, de Kant à Kanterbräu. On propose aussi aux lecteurs des expériences sensorielles et hautement métaphysiques à réaliser dans sa salle de bains, des croisières intelligentes en compagnie de stars de la pensée sur les mers aristotéliciennes ou dans des fjords kierkegaardiens.
Il y a trente ans, la philosophie était aux abonnés absents. Elle plaidait coupable pour ses impensés et crimes supposés. Totalisante et totalitaire, elle devait s’éclipser. Et se dissoudre dans l’art, la science ou la politique. Le postmodernisme avait annoncé son état de coma dépassé. Or aujourd’hui,  » la “philosophie” est partout, note Alain Badiou. Elle sert de raison sociale à différents paladins médiatiques. Elle anime des cafés et des officines de remise en forme. Elle a ses magazines et ses gourous. Elle est unanimement convoquée, des banques aux grandes commissions d’Etat, pour dire l’éthique, le droit et le devoir «  (Second manifeste pour la philosophie, 2009).
Ainsi  » prostituée par une surexistence vide « , poursuit-il, la  » philosophie  » serait en train de devenir une idéologie. Une vision du monde à la fois soft et dominante qui permet de mieux l’accepter. Un discours d’accompagnement du monde tel qu’il va. Non pas une résistance à l’air du temps. Mais un acquiescement au conformisme du présent. Précisons. La philo, davantage que la philosophie, serait menacée d’un tel usage. Car il est nécessaire de faire le distinguo.
La philosophie, c’est cet amour de sagesse entendue par les Grecs comme une  » médecine de l’âme  » mais aussi cette discipline de l’esprit qui invente des concepts, comme le cogito cartésien ou le conatus spinoziste. La philo, ce serait son versant populaire, sa vulgarisation déformante, sa version commerçante. Le monde des croisières et des séminaires (pour les classes huppées) et celui du  » Grand Journal  » de Canal+ et des bandes dessinées (pour les classes moins favorisées). L’univers de la consolation et de la consultation. Mais alors,  » y a-t-il besoin de philosophie si celui-ci ne nous dit rien d’autre que le souci de soi au quotidien ? « , se demande Jacques Rancière (Chroniques des temps consensuels, 2005).
Tout cela est vrai. Mais gare toutefois à ne pas rejouer l’ancienne division entre les savants et les ignorants, les élites et les ilotes, les professionnels de la pensée et les Bouvard et Pécuchet. Car la philosophie a toujours marché sur ces deux jambes.
En France, la philosophie a un pôle universitaire où se conçoivent la plupart des œuvres philosophiques. Et un pôle populaire, où triomphent quelques maîtres penseurs et de nombreux pédagogues conteurs. Il y a du talent et de l’esbroufe de tous les côtés. Des artistes de la théorie et des populistes de la pensée, de véritables statures et de réelles impostures. Si le débat s’est notamment porté sur le style de Michel Onfray, critiqué par Michaël Fœssel et défendu par Frédéric Worms, il ne faudrait pas croire que la version  » rebelle  » de la philo soit hégémonique. En la matière, c’est plutôt la  » moraline « , comme dit Nietzsche, la mièvrerie et les intellectuels d’accompagnement qui dominent. La circulation entre l’universitaire et le populaire en France est donc risquée, mais précieuse et singulière.
Car, dans un monde saisi par la montée des extrêmes et la bêtise planétaire,  » il n’y jamais trop de philosophie « , assure Frédéric Worms. Face à la  » demande de sens « , les philosophes ne doivent pas renoncer aux grands récits et relever le défi, explique Michaël Fœssel. La philo contre la philosophie ? Oui, mais tout contre.
LE MONDE | 26.07.2014 Nicolas Truong © Le Monde
Michaël Fœsselamichaelfoessel
Né en 1974, Michaël Fœssel est maître de conférences à l’université de Bourgogne. Successeur d’Alain Finkielkraut à la chaire de philosophie de l’école Polytechnique, il s’est intéressé aux œuvres d’Emmanuel Kant et de Paul Ricœur et a notamment publié « Après la fin du monde : critique de la raison apocalyptique », Seuil, 2012.
Frédéric Worms
aFrederic-Worms-La-sagesse-consiste-a-affronter-l-epreuve_imagePanoramique500_220Né en 1964, professeur à l’Ecole normale supérieure, où il dirige le Centre international d’études de la philosophie française contemporaine, Frédéric Worms est spécialiste de Bergson. Membre du Comité consultatif national d’éthique, il a notamment publié « La Philosophie en France au XXe siècle. Moments » (Gallimard, 2009) et « Les 100 mots de la philosophie » (PUF, 2013).
Faut-il distinguer la « philo » de la philosophie ?
Frédéric Worms : La philo et la philosophie sont les deux versants d’une même discipline. Il faut les distinguer, mais je trouve dangereux de les opposer et surtout de les séparer. En France, cette articulation a toujours été centrale et fragile, du philosophe moderne à l’intellectuel contemporain, de Montaigne à Sartre. Cette articulation entre un discours libre qui s’adresse à tout le monde sur la place publique et un savoir fondé et critique remonte plus loin encore. Elle est peut-être née avec Socrate, qui parlait avec chacun pour éclairer sa vie concrète, tout en mettant chaque idée en question et restant un métaphysicien.
Au XVIIIe siècle, la philo était présente dans les salons et la philosophie l’était dans les traités. L’exemple le plus célèbre de ce clivage, c’est David Hume (1711-1776). A 23 ans, il publie un traité qu’il voulait scientifique sur le modèle de Newton, Traité de la nature humaine. Ce fut un échec total. Personne ne l’a lu. Il en a tiré la conclusion qu’il fallait parler aussi pour les salons. Il a alors écrit la même philosophie dans un style « agréable ». « Plaire et être utile », comme on disait au XVIIe siècle. La philosophie est en échec lorsqu’elle ne plaît pas car il lui faut agir.
Michaël Fœssel : C’est une distinction structurelle, en effet. On pourrait remonter à la différence entre les œuvres métaphysiques de Platon et d’Aristote et celles des épicuriens et des stoïciens qui, en apparence, relèvent davantage de la spiritualité ou des arts de vivre. La dualité entre la philosophie comme savoir systématique et exhaustif et la philo comme règle de vie et apprentissage de l’existence fait partie de l’histoire de la discipline. C’est dans la nature de la philosophie.
On admet sans sourciller de ne rien comprendre à la physique quantique ou à la biologie moléculaire. En revanche, on n’accepte pas facilement son incompétence devant des questions qui touchent à l’existence, à la liberté ou à l’amour. Autant de thèmes qui sont ceux de la philosophie, mais dont nous avons tous une idée, une prénotion, une expérience parfois. Cela crée un rapport ambigu à la philosophie, à la fois fasciné et distant, dans lequel le public ne comprend pas que des questions aussi banales soient abordées avec une telle technicité. D’où la tentation, récurrente, de sacrifier la philosophie à des discours de la sagesse, immédiatement articulés à la « vie ».
Je crois qu’il y a autant de définitions de la philosophie qu’il y a de philosophes. En revanche, je crois que l’on peut définir assez facilement la philo comme une expression issue de l’exigence de démocratisation des savoirs. Le sens, à la différence peut-être de la vérité, possède un caractère démocratique.
Sur quoi repose le succès de la philo aujourd’hui ?
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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