France Culture – Faire taire Alain Veinstein …? : Censurée, la dernière de « Du jour au lendemain » mise en ligne

Tribune Rue 89 18/07/2014 Amos M. Reichman | Normalien, agrégé d’histoire.

France Culture, tu fais mal à mes nuits

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Le vendredi 4 juillet, la direction de France Culture refusait de diffuser la dernière émission de Du Jour au lendemain, enregistrée par Alain Veinstein. Quelques jours plus tôt, cette même direction avait signifié à l’historique producteur de France Culture qu’elle ne reconduirait pas cette berceuse des solitaires la saison prochaine.
Cette fin aussi abrupte qu’indigne n’est pas acceptable.
Tout d’abord, elle témoigne d’un profond manque de respect à l’égard d’un des derniers grands hommes de radio du pays. C’est-à-dire un des rares capables d’inventer le monde par ondes interposées.
Les émissions d’Alain Veinstein n’étaient pas de simples entretiens avec des écrivains, des plus reconnus aux anonymes enchanteurs. Elles étaient des tranches de vie, des espaces analytiques, autant d’échappées belles qui permettaient à l’auditeur de se jeter sans crainte dans les bras de Morphée.
Car Alain Veinstein n’imposait rien. Il écoutait, simplement. Et savait faire entendre. C’était alors un rare bonheur pour l’auditeur habituellement assailli de publicités, de voix qui s’observent parler, que d’entendre, enfin, la vie des profondeurs. La littérature n’était alors plus vanités attirant l’annonceur, mondanités assurant le rang social, elle était tout simplement existence, solitude, et, si souvent, amour.
A écouter l’émission qu’Alain Veinstein avait donnée le 17 septembre 2005 pour les vingt ans de Du Jour au lendemain, on comprenait qu’en ce rendez-vous quotidien résidait bien plus qu’une simple interview radiophonique. C’était en effet un accomplissement existentiel, un enfant sauvé et sublimement élevé, une continuité de l’impossible, en somme, un des plus beaux actes de résistance que les médias français donnaient à recevoir.
Faire taire Alain Veinstein, réduire au silence ses derniers mots comme la direction de France Culture l’a bel et bien choisi le 4 juillet dernier, c’était commettre un assassinat symbolique, c’était étouffer 36 années de voix à France Culture et nier le souffle d’un poète. C’est dégueulasse.
Certes Alain Veinstein n’est plus tout jeune. Certes est-il né quelque part pendant la Seconde Guerre mondiale, en un temps que les moins de vingt ans ne peuvent ou ne veulent plus connaître. Le « place aux jeunes » est à la mode. Retraites pour tous. Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable… Et pourtant, cette exigence sociétale du renouvellement tient-elle vraiment la route ? Au nom de quoi le meilleur, le plus talentueux, celui pour qui le temps est un allié, devrait-il céder sa place ?
Bien sûr les vieux croutons existent. Comme les jeunes incompétents. Mais l’âge ne doit pas être un prétexte pour mettre à la porte le meilleur des professionnels. A vouloir imposer à coups de marteau le jeunisme au goût du jour, on se condamne à des lendemains sans histoires.
N’en déplaise à certains, en 2014, un enfant de la Seconde Guerre pouvait être au sommet de son art. A France Culture comme ailleurs, il serait peut-être enfin temps de cesser de juger d’après les cartes d’identité. Alors on finirait par entendre et accepter le talent, l’énergie, et le désir, surtout, qui n’a pas d’âge.
Par-delà l’affront fait à un homme, c’est à ses propres valeurs que France Culture s’est attaquée. En effet, à l’heure du consumérisme triomphant, de l’avoir primant l’être, de l’accélération permanente, Du Jour au lendemain incarnait cet espace de résistance sublimement porté par l’intelligence. Une intelligence qui n’était pas étalement crasseux de connaissances mais bien nuance, avancée à tâtons dans une nuit orientée vers la lumière.
La France comme terre de différence, comme modèle alternatif au rythme effréné de la globalisation pouvait se targuer de diffuser quotidiennement sur son service public pareille émission. N’est-ce pas justement cette culture de l’intelligence qui incarne au mieux une certaine forme de résistance française ?
Alors il y aurait des « restrictions budgétaires » à honorer… Alors le nouveau président de Radio France, jeune surdoué de l’économie des médias, aurait voulu faire le ménage… Mais alors, ils n’ont rien compris.
L’émission d’Alain Veinstein ne coûtait rien. Pourtant, elle apportait tout. Celle-ci aurait dû être un modèle pour la refonte de l’exigence culturelle sur le service public. A sa place, on annonce une de ces vedettes aux mille activités, oscillant entre télévision et presse, France Culture contribuant à faire chic.
Les hauts placés accusent-ils Alain Veinstein d’être du monde d’hier ? Malheureusement pour eux, il est l’un des producteurs de France Culture les plus actifs sur Twitter. Peut-être n’ont-il pas eu le temps de lire son dernier récit, intitulé Cent quarante signes… Sans doute, en tout cas, ces apparatchiks de la maison ronde n’ont-ils pas compris que grâce à Alain Veinstein, de jeunes gens pouvaient écouter la radio, pouvaient passer de Skyrock et Difool à France Culture via Du Jour au lendemain, sans que l’un ne vienne tout à fait exclure l’autre.
Eh oui, messieurs les directeurs, l’émission d’Alain Veinstein n’était pas qu’écoutée par des vétérans du vieux monde, mais bien par une jeunesse, présente sur les réseaux sociaux, amoureuse de lire à en mourir, et qui pouvait trouver dans ce moment de grâce nocturne un refuge face à la brutale injustice de nos sombres jours.
Quelle radio voulez-vous ? Pour quels auditeurs ? La question mérite de vous être posée tant vos décisions semblent accompagner le funeste chemin de la défaillance contemporaine…
Privant les auditeurs d’une émission salutaire, France Culture condamne tout en se condamnant. Elle condamne honteusement un homme d’une rare élégance qui ne méritait pour rien au monde pareil sort. Mais elle condamne aussi des hommes et des femmes, jeunes comme vieux, qui, chaque soir, lumière éteinte, se tenaient dans l’attente d’une question, d’une réponse, d’une révélation qui pouvait, en un souffle, illuminer la vie.
Faisant disparaître Du Jour au lendemain, France Culture a fait naître des orphelins. Mais en cette fin de saison, c’est à elle-même que France Culture se fait un mal de chien.
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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