Paul Jorion : « Nous nous débarrassons du travail de manière massive ».

Vents contraires – juillet 204

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Fin de l’emploi, fin du travail, qu’il soit manuel ou intellectuel
Grâce à l’informatique et à ses algorithmes, nous nous débarrassons du travail de manière massive. Cela était prévisible dès les années soixante-dix, mais qui pensait à l’époque que même le travail intellectuel pourrait un jour – aujourd’hui – être pris en charge par des processus automatiques ? Deux illusions principales nous empêchaient de l’imaginer…
La personne remplacée par une machine n’en profite absolument pas ». Le savoir du salarié disparaît sans retour
Dans les années 50 on nous faisait miroiter la vie dans l’an 2000 comme un paradis : l’homme libéré du travail par les machines et jouissant d’une énergie inépuisable n’a plus qu’à goûter la vie et les loisirs. On avait oublié de préciser que la propriété privée serait toujours valide et que le profit lié auxdites machines reviendrait exclusivement à ses propriétaires : dividences, bonus, salaires stratosphériques des grands dirigeants de groupes.
Comme il a bien fallu déchanter, on s’est mis à parler d’une réapparition du travail : s’il disparaît, c’est pour revenir plus intéressant, subtil et impliquant que les taches répétitives dont nous libèrent les automates. Mais à y regarder de près : les nouvelles technologies créent-elles suffisamment de nouveaux emplois pour remplacer tous ceux qui s’enfoncent peu à peu dans l’oubli ?
« Les machines pourraient financer une allocation universelle ».Des boulots à la con pour éviter le chômage ?
Face à l’augmentation du chômage, l’option des allègements de charges pour les entreprises montre ses limites puisqu’on constate qu’il n’y a pas de création automatique d’emplois. Pour donner du travail à tous, le modèle classique des pays communistes consistait en la création de ce que l’ethnologue Graeber appelle des « boulots à la con » dans le seul but de partager le travail et d’occuper tout le monde. Une alternative a été énoncée autour de 1810 par le philosophe suisse Sismondi. Chaque personne remplacée par une machine pourrait bénéficier d’une rente à vie perçue sur la richesse créée par cette machine. On pourrait également imaginer de créer une caisse de mutualisation des gains de productivité des machines pour créer une allocation universelle. Mais pour cela, il faudrait que les actionnaires et les dirigeants des grandes entreprises acceptent d’abandonner une partie de leurs dividendes et de leurs revenus, rompant avec les caricaturales accumulations de richesses auxquelles on assiste ces dernières années.
« Pas de décroissance sans remise en question de la propriété privée ». Il faut trouver l’argent quelque part
Contrairement à ce que ce qu’imaginent  beaucoup de décroissantistes, la décroissance n’est pas possible sans une modification de la définition de la propriété privée et un changement radical dans les mentalités et dans la réalité juridique. Il serait naïf d’imaginer que décroître puisse résoudre automatiquement les problèmes. Dans le régime actuel la croissance est nécessaire parce que les intérêts à payer pour récompenser les sommes empruntées doivent être  produits à partir d’une nouvelle richesse – et sans la croissance cette nouvelle richesse ne peut exister. La décroissance n’est donc envisageable qu’avec l’élimination du paiement des intérêts. Il va donc falloir convaincre les actionnaires qu’ils ne toucheront plus de dividendes et ceux qui prêtent qu’ils ne percevront plus d’intérêts. Ambitieux projet.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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