Cambodge – Justice : Khmers rouges, un verdict frustrant

LE MONDE | 08.08.2014
Mieux vaut tard que jamais. Justice a été rendue. Le tribunal mis en place à Phnom Penh, sous l’égide du gouvernement cambodgien et de l’ONU, pour juger les crimes des Khmers rouges a rendu le verdict que beaucoup espéraient, jeudi 7 août : il a condamné à la prison à vie, pour crimes contre l’humanité, les deux dignitaires encore vivants de l’un des plus épouvantables systèmes politiques du XXe siècle.

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Khieu Samphan (à gauche) et Nuon Chea (à droite), anciens dirigeants khmers rouges, ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité. | AP/Mark Peters
Durant près de quatre ans – entre l’entrée des Khmers rouges à Phnom Penh, le 17 avril 1975, et leur fuite devant l’armée vietnamienne, le 7 janvier 1979 –, cette utopie meurtrière aura dévasté le Cambodge. Imaginée par des maoïstes forcenés, convaincus que leur projet d’une société totalement égalitariste autorisait les excès les plus abominables, elle aura exterminé plus de 1,7 million de Cambodgiens, 2 millions peut-être. Soit le quart de la population nationale.
Nuon Chea, 88 ans, ancien adjoint de Pol Pot (le chef tout- puissant du régime, mort dans une jungle du Nord-Ouest cambodgien en 1998), et Khieu Samphan, 83 ans, ex-chef de l’Etat, étaient les derniers des dirigeants à pouvoir être jugés
UN SORT BIEN MOINS CRUEL
Le tribunal les a tous deux jugés coupables d’avoir cautionné « le projet commun d’entreprise criminelle » qui a pris la forme d’« exterminations, de meurtres, de persécutions pour des raisons politiques, de transferts forcés de populations, d’actes inhumains et d’attaques contre la dignité humaine ». En dépit des « regrets » qu’ils ont exprimés, les accusés auront soutenu jusqu’au bout ne pas être coupables : Nuon a affirmé qu’il n’avait fait que se battre pour l’intégrité de la nation ; Khieu a assuré avoir ignoré les massacres.
Rendu près de quatre décennies après les faits, le verdict n’empêche pas, cependant, nombre de victimes et d’experts de ressentir une réelle frustration.
Les accusés, qui n’ont été arrêtés qu’en 2007, ont pu mener une vie presque paisible durant plus de trente ans. Ce n’est que sur leurs vieux jours qu’ils auront connu la prison, un sort bien moins cruel que celui qu’ils avaient jadis réservé à leurs victimes, sauvagement torturées et exécutées, quand elles ne mouraient pas de faim.
TROP TARD
Par ailleurs, ce tribunal né dans la douleur au terme de difficiles négociations entre l’ONU et un gouvernement cambodgien soucieux de garder la main sur son fonctionnement n’a ciblé qu’une partie des crimes commis. Trop peu, trop tard : c’est ainsi que nombre de victimes qualifient le verdict.
Enfin, cette tragédie est aussi liée au contexte international de l’époque. Les Etats-Unis, en procédant à des bombardements aussi secrets qu’aveugles sur le Cambodge au temps de la guerre du Vietnam, ont sans nul doute contribué à la radicalisation de la guérilla « rouge ».
Puis, en raison de leur condamnation de l’invasion du Cambodge par le Vietnam, alors allié de l’URSS, et des impératifs de la guerre froide, les pays occidentaux et d’autres continuèrent, pendant des années après 1979, à reconnaître l’opposition en exil, dont les Khmers rouges. Fermant les yeux sur leurs crimes passés, l’ONU continua à reconnaître ses dirigeants, qui occupèrent le siège du Cambodge aux Nations unies…
En ce sens, nombreux sont les acteurs de cette tragédie qui ne se sont pas retrouvés assis, à Phnom Penh, sur le banc des accusés.
vidéo : Témoignage d’une survivante des Khmers rouges

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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