Irak – Dans l’immédiat, sauver les chrétiens d’Irak, c’est aider le Kurdistan.

Edito LE MONDE | 09.08.2014

 Chrétiens d’Irak : plutôt Erbil que l’exil

Les pays occidentaux s’émeuvent, à juste titre, du sort des chrétiens d’Irak menacés par l’offensive en cours des djihadistes de l’Etat islamique en Irak. Chassés de leurs berceaux historiques de Mossoul puis de Karakoch, ils risquent de disparaître à tout jamais de l’histoire d’un pays dont ils sont indissociables depuis près de vingt siècles. Ce serait, pour l’Irak, pour le Moyen-Orient, pour le christianisme et pour l’humanité, une perte incommensurable.

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Des chrétiens d’Irak réfugiés dans une église d’Erbil au Kurdistan irakien le 7 août. | AP/Khalid Mohammed
Mais à ceux qui, aujourd’hui, lancent des cris d’alarme et réclament, non sans arrière-pensées politiques, des mesures d’urgence, il est utile de rappeler quelques vérités désagréables.
Cela fait trente ans que la communauté chrétienne d’Irak vit une hémorragie continue, au point qu’elle est plus nombreuse à l’heure actuelle en exil (en Australie, au Canada, aux Etats-Unis, en Scandinavie, en France, etc.) que dans son propre pays.
Cet exil de masse a commencé pendant la dévastatrice guerre Irak-Iran (1980-1988), durant laquelle les pays occidentaux – France en tête – ont soutenu, financé et armé le régime de Saddam Hussein contre la République islamique de l’ayatollah Khomeyni, bien que le dictateur irakien fût l’agresseur. Il s’est poursuivi pendant le terrible embargo (1991-2003) mis en place avec la bénédiction de l’ONU et qui ruina la société irakienne, instaurant une silencieuse guerre de tous contre tous pour la survie.
58 MORTS À BAGDAD EN 2010
Il s’est enfin accéléré après l’invasion américaine de 2003 et la mise en place par Paul Bremer, le proconsul de Washington à Bagdad, d’un système de partage du pouvoir confessionnel entérinant le poids démographique de chaque communauté. Les nouveaux maîtres chiites de l’Irak n’ont jamais fait grand cas de la communauté chrétienne, qu’ils considèrent comme un anachronisme, et les milices proches du pouvoir se sont déchaînées contre les débits de boissons, un commerce presque exclusivement tenu par les chrétiens.
Aujourd’hui, c’est le djihadisme sunnite qui constitue la principale menace mortelle pour le christianisme en Irak. L’Etat islamique en Irak – le groupe qui s’est emparé récemment de Mossoul et contrôle aujourd’hui un territoire allant des portes du Kurdistan à celles de Bagdad –, avait effectué une irruption fracassante sur la scène internationale en tuant 58 personnes, dont deux prêtres, dans l’attaque de l’église syro-catholique Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, à Bagdad, en novembre 2010.
Emus par ce massacre, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner avaient, à l’époque, souhaité promouvoir l’accueil des chrétiens d’Irak en France. Cette initiative, lancée au nom de la mission historique de la France, protectrice des chrétiens d’Orient, avait largement irrité à Bagdad, chrétiens comme musulmans. Elle laissait penser que les chrétiens d’Irak disposaient d’une seconde patrie et donc n’étaient pas fondés à réclamer le respect de leurs droits dans leur pays.
La France vient de mettre en place une procédure accélérée d’octroi de visas d’asile aux chrétiens d’Irak persécutés. L’intention est louable, mais l’effet pervers est le même. En fait, l’unique moyen de pérenniser la présence des chrétiens en Irak est d’aider le gouvernement kurde autonome d’Erbil, qui est le seul à offrir depuis une décennie un refuge sûr à cette communauté persécutée et à lui garantir des droits. Dans l’immédiat, sauver les chrétiens d’Irak, c’est aider le Kurdistan.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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