Les ouvriers d’Internet – La haute technologie, c’est aussi du bricolage : Mieux vaut éviter la panne ! ( Les vols, les rats, les pelleteuses …)

Les ouvriers d’Internet : Eric les bons tuyaux

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 Pour la société Colt, Eric Pierre et son équipe plongent dans les égouts pour réparer les câbles qui alimentent, entre autres, nos téléviseurs.
Si Eric Pierre fait une erreur, des milliers de personnes en subissent sur-le-champ les conséquences. Elles peuvent même se mettre à hurler devant leur ordinateur ou leur téléviseur. Tenez, il se souvient d’une mésaventure, à ses débuts. « J’ai par mégarde coupé brièvement l’accès à des chaînes de télévision aux abonnés. »
Eric Pierre est responsable fibre au sein de Colt, l’une des entreprises en région parisienne, comme Neo Telecoms, Orange ou Telecity, qui tirent et exploitent les tuyaux de l’Internet. En Europe, Colt doit bichonner 47 000 km de câbles, dont 5 000 en France, qui relient des bureaux entre eux, voire des bâtiments à des noeuds de réseaux.
Tous ces câbles passent par des égouts, parfois à 2 mètres sous terre, le plus souvent 80 cm sous le bitume. Ils sont enterrés sous les trottoirs, suivent parfois des tranchées le long des autoroutes. Autant le cadre est rebutant, autant ce qui circule dans ces fins tuyaux est précieux : informations boursières, données bancaires, preuves de paiement, documents sensibles…
MIEUX VAUT ÉVITER LA PANNE
Mieux vaut éviter la panne. Mais aussi – cela peut arriver – qu’un voleur de métaux se faufile dans l’égout et prenne ces fibres optiques pour de vulgaires fils de cuivre. Eric Pierre est donc aux petits soins pour ses tuyaux. Et il a du travail quotidien pour les trois ou quatre équipes de deux personnes prêtes à intervenir sur le champ. « Nous avons au moins un incident par semaine sur notre réseau, et nous devons intervenir chaque jour pour du contrôle et de la maintenance. »
Calmons les fantasmes. L’ennemi principal du réseau n’est pas vraiment le voleur, voire l’espion qui voudrait « écouter » à cette porte. Ce n’est pas non plus l’usure : une fibre peut se casser naturellement, mais certaines, datant des années 1970, tiennent encore. Non, l’ennemi est imprévisible. Il y a la pelleteuse, qui frappe sans prévenir. D’autant que la chaussée a pu être abaissée, les fibres se retrouvant à 20 cm ou 30 cm à peine sous nos pas. Alors quand la pelleteuse passe… « Le pire est que des indélicats, voyant leur erreur, remettent du bitume dessus l’air de rien, s’indigne Eric Pierre. Les gens ne se rendent pas compte de l’importance de ce qui passe dans ces tuyaux… Quand je le leur explique, ils courent nous dégager le terrain pour réparer ! »
LA MENACE DES RATS
Et puis il y a les rats, qui grignotent tout ce qui obstrue leur passage, y compris les fameux câbles. Le mieux est donc d’installer ces derniers dans des cavités suffisamment grandes pour que les rongeurs passent autour sans y faire attention. « J’ai justement un client qui ne veut pas agrandir le trou dans lequel passent les fibres, et donc il nous appelle tous les trois ans pour réparer les dégâts causés par les rats », s’amuse Eric Pierre, qui rit moins à l’évocation de rencontres souterraines avec des cafards, éliminés à la bombe aérosol froide, ou des chats sauvages, évités en fuyant…
Ce matin de juin, pour comprendre un peu mieux à quoi ressemble un câble gavé à la fibre optique, Eric Pierre nous donne rendez-vous sur un trottoir parisien. Les ouvriers de Colt s’escriment avec délicatesse sur ce qui ressemble à un banal tuyau noir d’un peu plus d’un centimètre d’épaisseur. Quelles entreprises relie-t-il ? Top secret.
Ce câble, il n’a fallu que quelques minutes pour le trouver, après avoir plongé dans une bouche d’égout, 2 mètres sous le trottoir. Son effeuillage, en revanche, jusqu’à son coeur critique où battent les précieux bits d’information, prend plus d’une heure. Les deux ouvriers saisissent une pince et fendent sur plus de 3 mètres le revêtement plastique. A l’intérieur, on ne voit pas encore les fibres attendues, mais trois fils d’acier d’un millimètre de diamètre. « Contre les rats », dit Eric Pierre.
« LA HAUTE TECHNOLOGIE, C’EST AUSSI DU BRICOLAGE »
Après ces trois fils antimorsure, une enveloppe métallique fine assure une certaine rigidité au câble pour éviter les trop fortes torsions. Une pince spéciale en a raison assez vite. Ce n’est pas fini. Une membrane de tissu blanc évite à l’humidité de pénétrer. Il y a encore cette tresse jaune en Kevlar, qui, tel le fil d’un emballage de CD ou de fromage Babybel, permet de déchirer 3 mètres de plastique noir entourant les fibres. Sauf que, ce jour-là, ça coince. Les deux ouvriers bataillent avec d’autres pinces. « La haute technologie, c’est aussi du bricolage », sourit Eric Pierre.
Après plusieurs minutes d’effort, la pince libère une touffe de fils de couleur. Les fibres ? Toujours pas. Ces douze fils, bleu, rouge, vert, marron, violet, blanc contiennent chacun douze plus petits cheveux colorés : ce sont eux, les tuyaux dans lesquels passe l’information !
RÉPARER RAPIDEMENT
Ce bricolage permet d’intervenir sans couper le précieux flux d’information. Les techniciens veillent aussi à ce que les fibres restent le plus droites possible. Car, à l’intérieur des 10 microns de verre très cassant constituant le coeur de la fibre, la lumière joue à la boule de billard, tapant contre les parois de la gaine, sans pouvoir sortir. A moins de la courber fortement, sans la briser, pour en faire jaillir un peu de lumière. Qui contient bien sûr des paquets d’information précieuse… C’est exactement de cette façon, par la torsion de la fibre, que des espions peuvent faire « parler » les câbles et détourner une partie du flux de données.
Reste l’essentiel : une bonne réparation est une réparation rapide. Et, pour cela, il faut localiser précisément le point de la panne sur des kilomètres de câbles. Pour ça, Eric Pierre a un secret : une base de données complète de « ses » câbles, qui répertorie tous les brins dans les fibres, la position des noeuds, les distances entre eux.
Eric Pierre est assez fier de son système. Et de ses équipes de choc. Une fois, l’intervention a été si rapide que les employés de l’entreprise concernée, dont le secteur d’activité est si sensible qu’il ne peut en dire le nom, « n’ont pas eu le temps de terminer de s’installer dans des bureaux de secours que tout était rentré dans l’ordre ».
Eric Pierre se souvient aussi d’une pelleteuse qui avait coupé pas moins de six câbles, touchant des chaînes de télévision. Il débarque sur le chantier avec trente personnes. « Le lendemain, c’était réparé. Nous avons reçu une lettre de remerciement. C’est un de mes meilleurs souvenirs. »
LE MONDE |12.08.2014  | Par David Larousserie Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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