Grenade – « l’île des épices » : les réactions des citoyens à l’appellation de leur île … épisode d’une île totalement oublié par l’histoire contemporaine

arue89pierre3Rue89 17 aut Pierre Haski Cofondateur

Les habitants de l’île de Grenade refusent de devenir une marque

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Comment exister dans ce monde globalisé quand on est une île d’à peine 350 kilomètres carrés et comptant un peu plus de 100 000 habitants ? Pour répondre à cette question existentielle, l’île de Grenade, dans les Caraïbes, s’est tournée vers une agence de com et a sorti un slogan : « Pure Grenada. »
Le lancement, en février dernier, de ce nouveau slogan destiné à attirer vers cette île paradisiaque des touristes fortunés, en particulier américains, n’est pas du goût de tous. Une polémique a éclaté, modeste soyons honnêtes, mais qui pose de bonnes questions et, surtout, attire tout autant l’attention sur cette île largement méconnue que la campagne marketing elle-même !
« Pure Grenada » est le fruit d’un contrat signé par le gouvernement de l’île avec la multinationale de la communication Ogilvy. Et c’est là une partie du problème. Les détracteurs de la campagne reprochent à Ogilvy d’avoir traité leur pays comme un yaourt, en en faisant une « marque », bref, d’avoir fait du pur marketing (ce qui est leur métier…).
Un pays se « vend »-il comme un pot de yaourt ? Le « velours de l’estomac » pour les yaourts, « Pure Grenada » pour une île des Caraïbes ? « Quand un logo devient-il une marque ? », se demande un blogueur de l’île qui compare la démarche à celle d’une entreprise, et souligne que le changement de logo, tout seul, ne suffit pas à créer une grande « marque ».
« Pur » est générateur d’ambiguïtés

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Ce blogueur s’étonne d’autant plus du changement que Grenade avait déjà un slogan : c’était « l’île des épices » car on y trouve du clou de girofle, de la cannelle, de la noix de muscade, etc. Et cette description lui semble plus humaine, plus authentique que cet adjectif « pur » accolé au nom de l’île et qui est sorti de nulle part, voire générateur d’ambiguïtés.
Sur les réseaux sociaux, les détracteurs du gouvernement et de son « rebranding » de l’île s’en sont donnés à cœur joie, postant des photos de décharges à ciel ouvert, ou d’égouts mal gérés accompagnés ironiquement du slogan « pure Grenada »…
Dans le courrier des lecteurs d’un journal de l’île, le 14 mai, un citoyen s’insurge : « En tant qu’habitant de Grenade, je me sens violé et dépouillé de ma véritable identité par la description vulgaire et d’origine étrangère, “Pure Grenada”.
Nous avons été violés et contaminés par une odeur nauséabonde et putride répandue par un envahisseur qui n’est pas le bienvenu, ce “Pure Grenada” que nous devons rejeter avec chaque goutte de fierté nationale qui coule dans nos veines.
Pure Grenada est une description impure de ce que nous sommes, un peuple avec une culture riche et unique. Elle nous transforme en jonquille banale dans un champ de jonquilles. » Et cette lettre de conclure : « Nous sentons-nous “Pure Grenada” ? Non, que diable ! »
Cet esprit frondeur est bien dans la nature de Grenade et qu’on avait cru mort en 1983, année fatidique dans l’histoire de l’île. C’est un épisode totalement oublié par l’histoire contemporaine, balayé par tant d’autres événements de bien plus grande importance depuis.
Pas loin de Cuba…

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Et pourtant, cet archipel de 350 km2, qui fut colonie française au XVIIIe siècle avant de passer aux mains des Anglais a été, un temps, un enjeu dans la guerre froide Est-Ouest. Grenade, il est vrai, est situé dans une zone autrefois sensible, au large des côtes du Venezuela, pas très loin de Cuba.
En 1979, Grenade est devenu un pays socialiste, sous la houlette d’un leader populiste, Maurice Bishop, arrivé au pouvoir dans un soulèvement armé. Il s’érigea à la tête d’un « Gouvernement révolutionnaire populaire » et s’allia aussitôt à Cuba, l’allié de l’URSS et la bête noire de Washington.
L’inquiétude grandit aux Etats-Unis lorsque les Cubains et les Soviétiques construisirent à Grenade une piste d’aéroport totalement disproportionnée, capable d’accueillir les plus gros porteurs de l’époque, sans rapport avec les besoins de l’île et de son modeste flux touristique et ses exportations d’épices…
En 1983, tout bascula. Des dissensions internes provoquèrent une crise au sein du régime, et même l’arrestation et l’exécution de Maurice Bishop par une faction politico-militaire décrite comme « pro-soviétique » opposée à sa ligne plus modérée. L’île fut en proie à des convulsions inquiétantes.
La première action militaire de l’ère Reagan
Cela servit de prétexte à Ronald Reagan, le très anticommuniste Président des Etats-Unis, qui décida d’une intervention, le premier acte fort de sa présidence, le plus gros déploiement de l’armée américaine depuis la fin de la guerre du Vietnam. Pour une île de 350 km2 !
Une véritable armada américaine déferla sur l’archipel, avec 7 000 soldats américains auxquels s’étaient joints, comme caution politique, des soldats des micro-Etats des Caraïbes qui avaient demandé cette intervention aux Etats-Unis. Sur l’île, il n’y avait que 1 200 soldats de l’armée nationale, et quelque 700 à 800 conseillers cubains et soviétiques.
Un blocus de l’île fut mis en place pendant plusieurs jours par la marine américaine. Comme beaucoup d’autres journalistes, j’avais été envoyé sur place pour tenter de pénétrer sur l’île pour raconter cette drôle de guerre disproportionnée au parfum caraïbe.
Mais il fallait briser ce blocus. Je m’y repris à trois reprises, une première fois à bord d’un yacht de pèche loué avec quelques collègues mais qui fut très vite repéré par un destroyer américain qui nous barra la route et nous renvoya ; une seconde fois caché avec des vaches dans la cale d’un caboteur qui, chaque jour, allait d’île en île, mais fut finalement empêché d’entrer dans un port de l’île par la flotte US ; et la troisième fois à bord d’une petite barque de pèche, déguisé en pécheur avec un ciré jaune, en compagnie de deux autres collègues.
Il nous fallut naviguer toute la nuit, pour arriver à l’aube en vue de l’île de Carriacou, dépendance de Grenade. Coup du sort, les Américains étaient en train d’envahir Carriacou, avec deux porte-avions, une noria d’hélicoptères, une agitation qui nous permit de passer inaperçus.
Quelques heures plus tard, alors que nous pensions pouvoir débarquer sur une plage déserte sans être repérés, deux hélicoptères américains surgirent de nulle part et décidèrent de nous intercepter. Le premier se posa sur la plage et dirigea ses canons vers nous ; le second se mit au ras des eaux et provoqua de telles vagues que notre rafiot se renversa…
« Le nez dans le sable et les mains loin du corps »
Trempés, nous fûmes contraints de nous aligner sur la plage, « le nez dans le sable et les mains loin du corps », hurlé au hautparleur de l’hélicoptère en anglais et en espagnol (au cas où nous serions des renforts cubains !).
Arrêtés, nous fûmes emmenés par la route à une base militaire à une demi-heure de marche et là, spectacle surréaliste : des soldats dans tous les sens, des hélicoptères qui arrivaient et partaient sans cesse, et, perchés dans les arbres, de jeunes villageois goguenards, fumant des pétards en observant l’agitation des envahisseurs. Un côté MASH irrésistible.
On nous interrogea, avant de nous transférer à la capitale, sur cet aéroport géant construit par les Cubains mais désormais bien aux mains des GIs, avant de nous expulser par le premier vol militaire vers la Barbade.
Quelques jours plus tard, l’île était rouverte et nous fûmes autorisés à revenir pour découvrir qu’il n’y avait quasiment pas eu de combats, et que la révolution de Grenade s’était dégonflée comme une baudruche, plus sous le coup de ses dissensions internes que par l’action de l’oncle Sam qui lui donna le coup de grâce.
La parenthèse de la révolution fut vite refermée et Grenade vit aujourd’hui comme toutes les îles des Caraïbes, avec des institutions imparfaites mais sans trop de problèmes autres que ceux de leur développement imparfait, cherchant à profiter de la manne touristique mondiale.
D’où le recours à Ogilvy et ce « Pure Grenada » aseptisé et passe-partout, qui s’appliquerait à Grenade comme à n’importe quelle autre île de la région.

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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