Internet – Philippe Bourcier, la fibre au bureau

LE MONDE | 12.08.2014  | David Larousserie

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Ses mille collègues de travail lui disent merci. Grâce à Philippe Bourcier, leur ordinateur de bureau est relié à Internet. Pas vraiment une prouesse… Sauf que la jonction se fait avec de la fibre optique. « Et ça, personne ne l’avait encore fait en France, je crois ! », explique cet ingénieur spécialisé dans l’infrastructure informatique. Il a réalisé cette petite performance dans une pépite du Web et de la publicité, Criteo, implantée à Paris. « J’aurais dû déposer un brevet ! »
L’exploit peut laisser indifférent. Ce qui compte pour les millions de gens, en effet, c’est que l’ordinateur marche. Peu importe la nature de tous ces câbles cachés dans le faux plafond ou sous la moquette… Du reste, qu’ils soient en cuivre, pour faire passer des électrons, comme c’est la norme partout, ou en fibre optique, pour faire passer de la lumière, ça change quoi ?
Pas mal de choses. Et d’abord pour le budget. Car la fibre optique fait faire de belles économies à l’entreprise qui l’adopte. C’est 180 000 euros d’économies par rapport à la solution « électrique ». « Parce que le sable, matière première des fibres optiques en silicium, est moins cher que le cuivre », explique Philippe Bourcier. Et puis trois jours ont suffi pour l’installer chez Criteo et relier 1 000 postes de travail quand le cuivre aurait demandé trois semaines.
La fibre offre aussi du confort à l’utilisateur de l’ordinateur. Le débit est plus rapide. Mais, là, Philippe Bourcier a préféré être prudent. Il a volontairement bridé les flux. Si une machine se trouve infectée et se met à lancer des attaques un peu partout sur le réseau, autant que ce soit lentement… Et pas à 1 milliard de bits par seconde, ce qui permet de détruire le contenu d’un DVD en quarante secondes à peine ! Les employés de Criteo se contentent donc de dix fois moins, soit pas vraiment plus que le bon fil en cuivre.
Autre avantage de la fibre : la sécurité. Dans chaque câble se trouvent non pas une, mais deux fibres, dans lesquelles l’information peut circuler dans les deux sens. Du coup, le débit peut être doublé pour l’utilisateur en cas de grosse demande. Mais en cas de défaillance d’un brin, le second prend le relais. « C’est déjà arrivé, et l’utilisateur ne s’en rend pas compte », dit l’ingénieur. Certains objecteront que l’on peut aussi « doubler » les câbles en cuivre, c’est même souvent le cas, mais ces derniers prennent une place énorme.
Au contraire, la fibre se fait discrète, tant elle est fine. C’est cet atout que Philippe Bourcier a joué en priorité. En fait, il n’avait pas le choix. S’il a dû innover, c’est à cause des contraintes de l’immeuble de Criteo. Habituellement, sous les pieds des employés du monde entier circulent des kilomètres de fils électriques épais comme un doigt – ça, c’est le cuivre. Un vrai plat de spaghettis ! Mieux vaut être du métier pour s’y retrouver. Mais, dans cet immeuble, le plat aurait été trop épais – plus de 10 centimètres à certains endroits – alors que le faux plancher n’en accepte que 6. Largement de quoi y loger de la fibre…
Si on enlevait les faux sols et les faux plafonds dans un immeuble de bureau, la vue serait épouvantable. Mais elle aiderait à comprendre l’ampleur des contraintes. On verrait qu’un réseau informatique, dans une entreprise, ressemble à une carte hydrologique : un ruisseau se jette dans une rivière qui se jette dans un fleuve. Les petits cours d’eau sont les fils reliés aux ordinateurs. Ils se rejoignent dans des collecteurs – on appelle cela des salles de brassage – qui occupent pas mal de place, puis l’information est canalisée dans un seul câble vers le coeur de réseau, situé souvent au rez-de-chaussée. Là, des équipements vont servir à faire sortir de l’immeuble les gros débits d’informations. Ou les faire entrer.
Les plateaux de bureaux sont très grands chez Criteo, au point que Philippe Bourcier aurait dû installer trois salles de brassage par étage. Les câbles normaux ne peuvent en effet mesurer plus de 100 mètres sous peine de fragiliser le signal. « La fibre optique n’a pas ce problème », explique l’ingénieur. Sauf si la distance atteint… 80 kilomètres. Une seule salle de brassage par étage a donc suffi.
afibre optique000000033423Pour réussir ce pari de la fibre optique, Philippe Bourcier a eu un peu de chance. L’entreprise Cisco, leader des équipements réseau, venait de sortir un appareil, dont l’ingénieur a immédiatement perçu l’intérêt alors qu’il n’a pas été forcément conçu pour cela. Il s’agit d’un commutateur optique, sorte d’aiguilleur pouvant desservir jusqu’à huit ordinateurs, à la manière d’une multiprise électrique. Tous les utilisateurs ont le même service et non un service divisé par huit. Pratique. « Depuis, Cisco m’a dit que d’autres entreprises avaient suivi mon modèle », confie Philippe Bourcier.
Inventer, bricoler, s’adapter… C’est le travail, en évolution permanente, de ces ingénieurs qui ont pour mission d’améliorer notre vie de bureau, d’accélérer le débit pour le salarié et de faire baisser les coûts pour le patron.
Evidemment, les ingénieurs les plus performants sont très recherchés dans un monde où l’ordinateur est omniprésent. Et, pour être performant, rien de mieux que d’échanger des informations. En 2002, Philippe Bourcier a créé une association des spécialistes du métier, FRnOG, pour French Network Operators Group – l’anglais permettant d’évoquer la grenouille qui leur sert de logo… –, équivalent d’un organisme qui existait déjà pour l’Amérique du Nord. Deux fois par an, ses 4 200 membres se retrouvent à Paris pour échanger sur les derniers matériels. Se dit-on vraiment tout ? « Contrairement à d’autres métiers, même les concurrents doivent pouvoir se parler en cas d’attaques ou de problèmes techniques. On ne peut ignorer les autres opérateurs du réseau, lorsqu’on est soi-même un opérateur. La plus grande réussite est d’avoir fait émerger une communauté grâce à cette association », répond-il.
Mais l’ingénieur, qui passe d’une idée à l’autre à la vitesse du réseau, a déjà un autre projet : révolutionner la vidéosurveillance. Il vient de lancer avec des associés une entreprise qui développe des caméras à 360 degrés dont les images seront accessibles par plusieurs canaux, écrans, ou tablettes, par exemple. Quel rapport avec les réseaux ? « Nous aurons huit fois plus de flux de données qu’une caméra classique et plus d’une centaine de caméras à relier entre elles par des systèmes distribués. C’est un vrai défi ! »
Sur Inventerre : précédent article de la série Les ouvriers d’Internet – La haute technologie, c’est aussi du bricolage : Mieux vaut éviter la panne ! ( Les vols, les rats, les pelleteuses …)

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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