Internet – Pascal Rullier, du haut débit au village

LE MONDE | 15.08.2014 | Par David Larousserie

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Certains les appellent les communistes de l’Internet. A cause de leur côté militant, leur croisade qui vise à combattre les inégalités d’accès à la Toile. Voire à y mettre fin. Car, en France, des centaines de villages, et même des zones d’activités de grandes villes, n’ont pas encore Internet. Ou, quand ils l’ont, l’utilisateur en est réduit à surfer à la vitesse de l’escargot. Désespérant…
Ces zones blanches sont les terres de combat d’entreprises aux noms méconnus : Blue Networks Technologies à Montpellier, Quantic Télécom à Rouen, Tetaneutral à Toulouse, PC Light dans l’Yonne… En tout, une dizaine de microfournisseurs à Internet (parmi quelque 1 500 opérateurs reconnus par l’Arcep, le gendarme du secteur) qui rendent un service précieux dans la France des clochers et qui n’ont pas grand-chose à voir avec Bouygues Telecom, SFR ou Orange. Tout en faisant le même métier.
DES ANTENNES RADIO POUR PERMETTRE LA CONNEXION À INTERNET
aInternet t Laurent« Nous faisons ce que les autres ne font pas. Nous nous occupons des “petits clients” », corrige Pascal Rullier, le président de Blue Networks Technologies, qui compte quatre salariés. La société a apporté du réseau à deux villages du Gard : Saint-Bresson (50 habitants environ) et Saint-Laurent-le-Minier (360 habitants). « Nous sommes contents de voir le sourire des gens dont on décuple le débit Internet ! », raconte l’un de ses collègues. D’autant que cet équipement « augmente les prix de l’immobilier dans les villages », complète Pascal Rullier.
Plus surprenant, Blue Networks Technologies est intervenue loin de sa base, dans une zone d’activités de Grenoble où de nombreuses entreprises se trouvaient pénalisées par l’absence de haut débit. « Les grands acteurs d’Internet leur refusaient la fibre optique qui passait pourtant devant chez eux. C’est agaçant ! », dénonce Pascal Rullier. Depuis janvier, grâce à Blue Networks Technologies, ces entreprises ont des débits de 100 mégabits (Mb) contre moins de 5 par la voie classique de l’ADSL. « C’est le jour et la nuit. Et, en plus, c’est moins cher qu’avant », vante Pascal Rullier.
DES ANTENNES QUI INQUIÈTENT PARFOIS
aantennePour apporter l’Internet au village, ces petites structures indépendantes, dans des cas précis, tirent des câbles, en cuivre ou en fibre de verre. Mais c’est rare. Trop lourd, trop cher, trop compliqué. Elles utilisent plutôt des antennes radio et une fréquence gratuite, sur le modèle du Wi-Fi, qui apporte le réseau dans les espaces clos. Ces antennes ont un autre avantage : les informations dites descendantes (d’Internet vers l’utilisateur) et montantes (l’inverse) ont des débits identiques, ce qui est plus adapté aux entreprises. Au contraire, l’ADSL, avec ses câbles en cuivre, est par définition asymétrique.
Mais la connexion par relais radio a des inconvénients. D’abord, plus on est éloigné de l’antenne, plus le débit chute : environ 150 Mb/s à 5 kilomètres, mais seulement 10 Mb/s à 15 kilomètres. Et puis il faut installer l’antenne sur un site élevé, qui se « voit », c’est-à-dire sans obstacle avec la zone à alimenter en réseau. Un château d’eau, un clocher ou un pylône font généralement l’affaire. « L’un des plaisirs de ce métier est de travailler au grand air et de découvrir de belles vues », confie Pascal Rullier, qui raconte avec gourmandise comment il a apporté Internet, sous la neige, au village de Chamrousse, près de Grenoble.
DES PETITES STRUCTURES PROPOSENT DES PETITS PRIX
Plus « urbain », Josselin Lecocq, de Quantic Télécom, évoque, lui, le plaisir d’une pose d’antenne à 35 mètres de haut sur un immeuble de Rouen. Mais il tempère : « Poser une antenne prend trois heures, alors qu’il faut deux mois pour négocier l’autorisation de l’installer. » Sans compter qu’on doit, en amont, rassurer et convaincre les personnes inquiètes pour leur santé. Car si les ondes émises par une antenne sont plus faibles que celles d’un téléphone portable, peu y croient…
ainternet technologieEn tout cas, il est difficile d’accuser ces entreprises d’être guidées par le profit. C’est même plutôt une mission de service public qu’elles remplissent. Blue Networks Technologies est issue du monde des radioamateurs et a voulu professionnaliser son installation d’antennes. Josselin Lecocq, lui, était « agacé » par la médiocre qualité d’Internet qu’il captait dans sa chambre de la résidence universitaire de l’INSA, une école d’ingénieurs à Rouen. Lui et quelques camarades se sont lancé le défi de faire mieux et de convaincre l’école d’adopter leur projet. Aujourd’hui, Quantic Télécom a équipé 1 000 chambres pour plus de 650 abonnés, au prix défiant toute concurrence de 8 euros par mois.
Il est vrai que le relais radio est moins difficile et coûteux à entretenir qu’un câble – qu’il soit en cuivre ou en fibre. En outre, contrairement aux fournisseurs classiques, il n’y a pas de box mais une prise murale. Ultime astuce : les apprentis ingénieurs, qui forment une grosse partie de ces trublions du Net, ont découvert que l’installation téléphonique des immeubles laisse en jachère une paire de fils de cuivre qui leur sert de vecteur d’irrigation des différentes pièces d’un appartement.
DES CONCURRENTS QUI GRINCENT DES DENTS
Pascal Rullier et Josselin Lecocq vantent également leur « service clients ». « Nous sommes humains, nous ne sommes pas des commerciaux. Nos abonnés sont nos meilleurs représentants », insiste ainsi le premier. « Les abonnés nous appellent pour des choses non liées au réseau, comme une coupure électrique due au renversement d’une cruche d’eau sur les plaques de cuisson », dit le second. Qui ajoute : « Nous tenons à rester local. Le succès vient de la proximité. » Mais à condition de trouver de nouveaux marchés pour rester viable, comme les résidences universitaires privées, la couverture de microzones blanches, ou la gestion d’infrastructures communales. « Mais nous grossissons lentement », reconnaît Pascal Rullier.
Faire le métier autrement peut faire grincer des dents. « Nous cassons les mythes sur l’accès à Internet et cela ne nous vaut pas que des amitiés. Par exemple, l’accès à la fibre optique est deux à quatre fois trop cher et nous le disons !, s’insurge Pascal Rullier. Nous ouvrons un peu les yeux aux gens sur les pratiques du secteur. »
Prochain enjeu : la commercialisation annoncée de l’antenne airFiber sur la fréquence gratuite. Elle promet un débit de 1 gigabit par seconde sur 100 kilomètres. De quoi réduire un peu plus les zones blanches…
sur Inventerre – précédents articles de la série :
Les ouvriers d’Internet – La haute technologie, c’est aussi du bricolage : Mieux vaut éviter la panne ! ( Les vols, les rats, les pelleteuses …)
Internet – Philippe Bourcier, la fibre au bureau
Internet – Franck Simon, l’aiguilleur du Net

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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