Rebiya Kadeer / Portrait – un destin pour défendre son peuple : les Ouigours

LE MONDE | 19.08.2014 | Par Annick Cojean

Le discours d’une vie

Gestes rebelles
Un jour de mars 1997, devant l’assemblée nationale populaire à Pékin, la députée brave les hiérarques chinois en décrivant en détail la tragédie vécue par la minorité ouïgoure. Un discours flamboyant qui signe la fin de sa carrière et «  la mise en route d’un rouleau compresseur » destiné à l’anéantir.
A quoi pense-t-elle, Rebiya Kadeer, en regardant les 3 000 députés de l’Assemblée nationale populaire chinoise devant lesquels, ce jour de mars 1997, elle s’apprête à prendre la parole ? Est-elle nerveuse ? Anxieuse ? Tremblante ? A-t-elle le moindre doute sur ce qu’elle s’apprête à faire ? Allons ! Elle est bien trop fière pour avouer une quelconque faiblesse. Mais on croit volontiers que son cœur bat la chamade et que cette allure altière qui semble défier tous les hiérarques de Chine cache un trac inédit chez cette combattante-née.
C’est la première fois qu’en tant que députée, choisie par le Parti en raison de son fabuleux succès dans les affaires, elle s’exprime dans cet immense Palais du peuple situé sur la place Tiananmen à Pékin, et elle sait pertinemment que ce sera la dernière. Car ce qu’elle va dire est impensable devant pareille instance. C’est du soufre. Elle sait qu’elle se condamne.
 « UN POINT DE NON-RETOUR »
Bien sûr, comme le veut la règle, elle a transmis aux cadres du Parti il y a plusieurs jours une copie de son supposé discours. Elle y rendait hommage au communisme et à la grande sagesse de ses leaders éclairés. Elle soulignait combien sa région natale du Xinjiang, à l’extrême ouest du pays et autrefois indépendante sous le nom de Turkestan oriental, bénéficiait de l’apport des Chinois qui avaient fourni instruction et richesse aux Ouïgours, peuple autochtone de culture musulmane. Bref, elle flattait outrageusement le pouvoir, disant exactement le contraire de sa pensée pour tromper la censure. Car il s’agissait d’un faux discours !
Le vrai, c’est maintenant qu’ils vont l’entendre, lu par l’interprète officiel qu’elle a rencontré hier soir dans le plus grand secret et qui, dans une minute, va traduire ses propos du ouïgour au chinois. Elle sait que la loi interdit d’interrompre l’orateur une fois son discours entamé. Ce sera donc son grand moment. « Le tournant de ma vie, dit-elle aujourd’hui. Un point de non-retour. »
LA SALLE EST STUPÉFAITE
Elle fait face à la salle : un hémicycle de deux étages bourré de représentants du peuple venus de toute la Chine ; les galeries supérieures réservées aux journalistes. Le gouvernement et le président sont assis derrière elle. Elle tend son texte à l’interprète. Il tremble sans doute plus qu’elle. Mais il se lance sans fléchir ; elle surveille. Puis il bafouille, se reprend, accélère, impatient d’en finir : « Est-ce notre faute si les Chinois occupent nos terres ? Si nos conditions de vie sont si précaires ?… » L’interprète s’éponge le front, la salle est stupéfaite. Tous les yeux sont braqués sur elle. Alors, elle enchaîne, le sang bouillonnant, presque hors d’elle. Elle ne lit pas le chinois, mais elle peut le parler lorsqu’elle s’est préparée, et la fièvre du moment lui fait pousser des ailes.
En vingt-sept minutes, elle décrit la tragédie ouïgoure comme aucun Chinois ne l’avait jamais perçue. L’expropriation des paysans privés de leurs terres arables et quasiment interdits de travail au pays, leur transfert forcé dans les usines du Sud, l’extrême pauvreté et le « génocide culturel », les campagnes publicitaires pour attirer dans les villes chinoises les jeunes filles ouïgoures exploitables dans les maisons closes, l’incroyable différence de traitement entre Chinois et Ouïgours en matière de droits, d’écoles, de salaires ; les exactions policières (« tuer quelqu’un est devenu aussi fréquent qu’abattre un oiseau »), les milliers de prisonniers politiques… « Et pourquoi le gouvernement fait-il émigrer les malades du sida de toute la Chine vers nos villes ? Quel est le but des autorités ? » Tout y passe, avant de terminer par un appel à une réelle autonomie de sa région, « si nécessaire à la paix ».
« LE MONDE DEVAIT SAVOIR »
La salle applaudit à tout rompre. Et le président Jiang Zemin, ses ministres sur les talons, vient lui prendre les mains et la complimenter avant de disparaître. Elle en rit encore. « Quelle hypocrisie ! Il y a une expression ouïgoure pour décrire ce type de situation : “une bombe recouverte de chocolat”. Il fallait bien que les cadres gardent la face devant le Parlement. Mais je pressentais qu’ils me feraient payer très cher mon audace. Que je perdrais ma fortune et ma liberté. Que je risquais de ne plus revoir mon mari et que mes onze enfants allaient probablement souffrir. Je savais tout cela. »
Mais alors ? Elle sourit d’un air à la fois résolu et fataliste : « Je devais parler. Je le devais au peuple ouïgour. J’étais devenue une femme célèbre, la plus riche de Chine. Et je savais que ma voix porterait dans tous les recoins du pays, peut-être même à l’étranger. Alors, je n’avais pas le droit de me dérober. » Mais pourquoi ce jour-là ? « Pourquoi ? » Ses yeux lancent des éclairs et sa voix grave monte d’un ton. A vif, Rebiya Kadeer, lorsqu’elle parle de son peuple.
« Parce que deux mois plus tôt, le 7 février 1997, les Chinois avaient fait preuve d’une violence inouïe pour réprimer une manifestation pacifique d’Ouïgours dans la ville de Gulja. Des dizaines de personnes, dont des femmes et des enfants, furent abattues, des milliers furent déportées, torturées, leurs dents arrachées une à une. J’avais moi-même enquêté, recueilli les témoignages, visionné les films pris par la police et l’armée. Trop, c’était trop ! Le gouvernement avait condamné à mort l’intégralité du peuple ouïgour. Le monde devait savoir ! »

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« APRÈS, CE FUT LA CHUTE »
Mais après le discours ? Après les félicitations factices et diverses manœuvres visant à l’empêcher d’accéder à la presse ?
« Après, ce fut la chute. Et la mise en route d’un rouleau compresseur destiné à m’anéantir. »
PICEDITOR-SMHLa police cueille la députée à la sortie de l’avion qui la ramène dans sa province. Elle est conduite vers le bureau des services secrets et on lui annonce la destitution de tous ses titres et mandats politiques. Puis rapidement, on confisque son passeport. Le moindre de ses déplacements est soumis à autorisation, des hommes en noir la suivent comme son ombre. Toutes ses sociétés sont paralysées, ses initiatives entravées et son grand projet de former au commerce les femmes ouïgoures saboté.
Pourtant son crédit auprès de son peuple n’a jamais été si fort. « Avant le discours, et malgré toutes mes aides aux plus démunis, les gens me considéraient comme une femme d’affaires. Après, j’étais devenue une héroïne ! » Mais les Chinois accroissent leur emprise sur le pays ouïgour. Les « colons » arrivent, par centaines de milliers, prioritaires en tout et noyant la population autochtone, dont le moindre signe vestimentaire, culturel, religieux évoquant la tradition ouïgoure est sauvagement réprimé. L’étau se resserre.
aRebiya.Alors Rebiya Kadeer fait une dernière tentative pour prévenir le monde de l’étouffement de son peuple. Elle rassemble un maximum de documents et articles de presse sur les violations des droits de son peuple et tente de les faire parvenir à son mari, déjà exilé aux Etats-Unis, grâce à une délégation de parlementaires américains de passage dans le Xinjiang le 6 août 1999. Las ! C’est la faute qu’attendaient les autorités chinoises pour en finir avec la rebelle.
Une voiture lancée à toute vitesse tente de pulvériser son taxi mais la manque. Des hommes à mitraillettes l’entourent et aussitôt l’arrêtent : « Divulgation de secrets d’Etat. » Prison, interrogatoires, menaces, humiliations, grève de la faim. On lui prédit une condamnation à mort, et elle se sent fin prête. « C’est un moment intéressant, celui où vous croyez vous rendre à votre exécution, raconte-t-elle, calmement. Vous êtes fier et votre courage est décuplé car ce n’est ni une mort stupide ni une mort honteuse. Vous mourez pour une cause ! Celle de votre peuple ! C’est immense ! » Elle échappe à la mort mais reçoit une condamnation à huit ans de prison.
« UN DESTIN »

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Libérée en 2005 « pour raisons médicales »en fait sous la pression d’organisations humanitaires internationales –, elle est dans un avion à destination des Etats-Unis. Six de ses enfants y résident déjà. Les cinq autres restent en Chine pour servir de moyen de chantage et seront tour à tour arrêtés, torturés, sommés de la dénigrer publiquement…
aRebiya_KADEER+X1P1_oriLa dame se tient bien droite, dans ce petit hôtel de Genève où elle est de passage en ce mois de juin 2014 pour une réunion à l’ONU. Elégante dans un tailleur classique qui lui tombe à la cheville, ses longues tresses devenues son image de marque dansant plus bas que sa taille, elle ne fait assurément pas ses 68 ans et n’avoue aucune fatigue malgré ses multiples voyages en tant que présidente du Congrès mondial ouïgour en exil. Non, jamais elle n’arrêtera.
 LE MARTYRE DES OUIGHOURS – 
« On assassine le peuple ouïgour ! Les procès publics se succèdent, suivis d’exécutions dans des stades. Le gouvernement chinois joue la terreur. Je reste le seul espoir dans le coeur d’un peuple de malheureux et de désespérés. Un de mes fils que j’aime tant est encore en prison. Il a été torturé, on m’a fait entendre ses cris. Ils savent qu’une mère ne peut pas entendre ça. Puisse-t-il avoir l’intelligence de me pardonner ! Car je suis désormais la mère de tout un peuple ! »
Elle vit à Washington et saisit toutes les estrades pour porter les revendications des Ouïgours et prévenir le monde que le désespoir d’un peuple ne peut conduire qu’à des issues fatales. Elle prône la paix, sans relâche, quand le gouvernement de Pékin l’accuse d’encourager le terrorisme. « Un destin », sourit-elle. Celui d’une petite Ouïgoure née très pauvre, mariée à 15 ans pour aider sa famille, jetée à la rue après un divorce et une ribambelle d’enfants, et qui, impétueuse et douée, bâtit ex nihilo un empire commercial et immobilier afin de devenir riche, immensément riche – « seule façon d’obtenir influence et prestige », de gagner la considération du pouvoir… et d’accéder un jour à la tribune suprême.

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Rebiya Kadeer s’est rendue mardi au Parlement européen de Bruxelles témoigner que la répression chinoise à Urumqi «dure jusqu’à aujourd’hui». Crédits photo : AFP
 Rebiya Kadeer, le 16 juillet

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Les Ouïgours asphyxiés par la colonisation chinoise

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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