Russie – Comment Poutine redessine (brutalement) les frontières en Europe

 Rue89 30/08/201 Pierre Haski | Cofondateur

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Depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, la carte de l’Europe de l’Est se modifie à coups de guerres (déclarées ou pas), de morts, de destructions et de nettoyage ethnique.
Depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, la carte de l’Europe de l’Est se modifie à coups de guerres (déclarées ou pas), de morts, de destructions et de nettoyage ethnique.
« La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre », disait fort justement le géographe Yves Lacoste dans un livre paru en 1976. Dans l’Est de l’Europe, aux confins de la Russie, cette maxime se vérifie chaque jour, armes à la main.
C’est par un échange aigre-doux de cartes échangées via Twitter que les délégations canadienne et russe auprès de l’Otan ont polémiqué cette semaine. Les Canadiens ont tiré les premiers, surfant avec humour sur les soldats russes « égarés » en territoire ukrainien : leur carte montre d’un côté « la Russie », et de l’autre côté « Pas la Russie », une frontière que les soldats russes auraient tendance à oublier…
Réponse du tac au tac des Russes, qui se proposent d’aider leurs « collègues canadiens à se mettre à jour sur la géographie contemporaine », c’est-à-dire, en tenant compte de l’annexion de la Crimée par la Russie (non reconnue par l’Ukraine et par le reste du monde).

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Helping our Canadian colleagues to catch up with contemporary geography of @CanadaNATO20:02 – 28 Août 2014
Mais la géographie de cette partie de l’Europe ne se modifie pas à coups de tweets, mais de guerres, déclarées ou pas, de morts, de destructions, de nettoyage ethnique.
Retour sur ces confettis de l’empire russe de ce remodelage des cartes européennes qui se produit, de fait, depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, et se poursuit actuellement dans l’Est de l’Ukraine, provoquant une crise internationale.
1 La Transnistrie
27 août 1991, la Moldavie ex-soviétique proclame son indépendance, aussitôt reconnue par la communauté internationale, avec Chisinau comme capitale.
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Carte de la Transnistrie, enclave entre la Moldavie et l’Ukraine (Via Wikipédia)
Quatre mois plus tard, en décembre, la « République moldave du Dniestr », ou Transnistrie », région aux confins de l’Ukraine, proclame unilatéralement son indépendance par rapport à Chișinau. Un coup de force mené par 500 « cosaques » russophones, épaulés par la quatorzième armée russe stationnée à Tiraspol, proclamée capitale de la « République ». Ils parviennent à repousser les tentatives de reconquête moldaves, au prix de dizaines de nombreuses victimes.
24 ans plus tard, les troupes russes sont toujours présentes, sous le nom de « groupe opérationnel des forces russes en Moldavie », et la Transnistrie est soutenue économiquement à bout de bras par Moscou.
« La Moldavie a fait l’objet d’une véritable colonisation »
Dans leur « Atlas des peuples d’Europe centrale » (éd. La Découverte), paru justement en 1991, André et Jean Sellier notent : « La Moldavie a fait l’objet, depuis la Seconde Guerre mondiale, d’une véritable colonisation : afflux d’Ukrainiens et de Russes, surtout concentrés dans la région de Tiraspol et Bendary. »
A la veille de l’éclatement de l’URSS, la Moldavie comptait 4,3 millions d’habitants, dont 555 000 Russes. Aujourd’hui, la Transnistrie revendique environ un demi-million d’habitants, sur un territoire de la taille d’un département français, tout étiré le long du fleuve Dniestr.
La Transnistrie « indépendante » n’est reconnue par aucun Etat membre des Nations Unies, pas même par la Russie. Seulement par les autres républiques russophones rebelles.
Elle s’est néanmoins dotée d’institutions classiques d’un Etat – un Président, un Parlement (en fait un Soviet suprême), une monnaie, un drapeau, un hymne national… –, mais aux attributs très soviétiques, jusqu’au parti unique qui perdure et une absence de liberté de la presse.
En 2006, les habitants ont voté à près de 100% pour le rattachement à la Russie, souhait réaffirmé par le Président de Transnistrie, Evgueni Chevtchouk, au lendemain du rattachement de la Crimée à la Russie en mars dernier. Un vœu resté pieux jusqu’ici, et qui est rendu plus difficile par l’enclavement et le voisinage de l’Ukraine, en guerre ouverte avec Moscou.

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Panneau à Tiraspol, capitale de la Transnistrie : « Nous ne sommes pas Moldaves » (Via BBC)
Toutes les tentatives, depuis des années, pour réintégrer la Transnistrie au sein de la Moldavie, dotée d’une vaste autonomie et de garanties internationales, ont échoué. L’avenir de la Transnistrie, comme des autres confettis russes, dépendra de l’évolution régionale. En attendant, les cosaques de Tiraspol s’accrochent, avec l’aide déterminante de Moscou.
2 Abkhazie et Ossétie du Sud

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Une femme pleure un mort après un raid aérien russe sur la ville géorgienne de Gori, en 2008 (GEORGE ABDALADZE/AP/SIPA)
Même scénario dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux régions de Géorgie qui ont fait sécession après l’éclatement de l’Union soviétique en 1991.
Dans les mois qui ont suivi la proclamation de l’indépendance de la Géorgie, portée par une vague nationaliste, le pouvoir russe voisin a encouragé les velléités sécessionnistes des minorités. Abkhazes et Ossètes, ainsi que la minorité russe du pays, s’organisent dans leur région, et proclament en 1992 leur indépendance.

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La carte du Quai d’Orsay qui « déconseille formellement » d’aller en Abkhazie et en Ossétie du sud (MAE)
Cette rupture est l’aboutissement d’une longue histoire : n’oublions pas que Staline et son chef de la sécurité Béria étaient Géorgiens, et avaient mené une politique de « Georgisation » forcée qui avait provoqué plusieurs révoltes, écrasées dans la répression féroce de cette époque.
En 1992 et 1993, les tentatives de reconquête de l’armée géorgienne se heurtent à une résistance renforcée par l’arrivée de milliers de volontaires venus de Russie et d’ailleurs, et aidés en sous-main par l’armée russe.
Le président géorgien, Edouard Cheverdnadze, l’ancien ministre des Affaires étrangères soviétique de l’ère Gorbatchev, échappe même de peu à la mort et ne doit son salut qu’à une évacuation par bateau… russe, même s’il met en cause un double jeu de Moscou.
Le conflit rebondit en 2008, lorsqu’un nouveau Président, Mikhail Saakashvili, fort de sa légitimité démocratique, fait le pari risqué de se lancer dans la reconquête de la souveraineté sur les zones insurgées d’Ossétie du Sud. Il se heurte à l’armée russe qui contre attaque et pénètre en Géorgie par l’Abkhazie.
Sarkozy en scène
apoutine sarkozyOn se souvient de la médiation de Nicolas Sarkozy, alors Président en exercice de l’Union européenne, qui a eu pour effet pervers de geler la situation dans les deux provinces séparatistes, renforcées par la présence permanente de troupes russes en contradiction avec l’accord de cessez-le-feu. La « purification ethnique » est également entérinée, avec le déracinement de dizaines de milliers de familles.
Dans ses « Itinéraires géopolitique » (éd. Tallandier et Arte éditions, 2011), Jean-Christophe Victor donne deux raisons au maintien des troupes russes dans les deux « républiques ». « La première est d’ordre politico-militaire et répond à la demande d’adhésion à l’OTAN formulée par la Géorgie en 2006. Moscou, qui inscrit cette candidature dans une stratégie d’encerclement de la Russie par l’OTAN, entend ainsi contrecarrer un tel projet.
La deuxième raison est d’ordre énergétique et a trait à la position géographique de la Géorgie. Avec son ouverture maritime sur la mer Noire et sa position entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, la Géorgie occupe une position stratégique pour le transit des hydrocarbures de la Caspienne vers l’Europe […]. La Russie entend donc contrer toute nouvelle infrastructure énergétique ne passant pas par son territoire et maintenir ainsi sous sa dépendance en hydrocarbures les Etats européens et ceux de la région souhaitant éviter le territoire russe pour exporter leurs ressources, à l’image de l’Azerbaïdjan. »
L’Adjarie rentre dans le rang
Contrairement à la Transnistrie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont été reconnues comme Etat souverain par la Russie après la guerre de 2008, ainsi que par une poignée d’Etats : le Venezuela, le Nicaragua, le Nauru, les Tuvalu et le Vanuatu, ces deux derniers changeant ensuite d’avis ! Les deux territoires dépendent majoritairement des subsides russes pour leur survie, et restent très pauvres.
Une troisième région de Géorgie, l’Adjarie, située au bord de la mer Noire et comptant 300 000 habitants en majorité musulmans, avait fait sécession, elle aussi, après l’indépendance de la Géorgie. Une histoire mouvementée qui s’achève en 2004, après des élections contestées, et la fuite à Moscou du dirigeant Adjare, Aslan Abachidzé, en 2004. L’Adjarie a repris sa place dans la République de Géorgie.
3 La Crimée

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Tweet de février 2014 à l’apparition de « mystérieux » soldats en Crimée : « qui sont-ils ? » s’interroge cette journaliste britannique (Via Twitter)
Sur la carte linguistique de l’Ukraine indépendante (voir plus bas), la péninsule de Crimée était la seule à avoir une majorité russophone (après, il est vrai, expulsion des Tatars de Crimée par Staline après la Seconde Guerre mondiale).
Il faut dire que cette région idéalement située sur la Mer noire, enjeu de nombreuses batailles dans l’histoire, et russe depuis 1783, a été « offerte » par le numéro un soviétique d’alors Nikita Khrouchtchev à l’Ukraine en 1954, à une époque où les frontières internes à l’URSS étaient purement administratives. Personne, alors, ne pouvait imaginer un jour l’URSS éclater, et encore moins l’Ukraine accéder à une indépendance dont l’histoire l’a plusieurs fois privée.
Ce jour est néanmoins arrivé, en 1991, et la Crimée s’est donc retrouvée ukrainienne. Moscou a même dû signer un accord avec l’Ukraine pour permettre à la flotte russe de conserver sa base à Sebastopol, et donc son accès aux « mers chaudes », enjeu stratégique s’il en est pour la Russie.
Après les événements de Maïdan, à Kiev, et le changement de pouvoir en Ukraine, Vladimir Poutine a agi à vitesse accélérée. En quelques jours, fin février, de « mystérieux » hommes armés, très professionnels, ont pris le contrôle de la Crimée, les Russes de Crimée ont hissé le drapeau russe, et un référendum sur le rattachement à la Russie a été organisé – et remporté par les partisans de Moscou.
Les protestations de Kiev, et celles de la Communauté internationale, n’y ont rien fait. Poutine est resté droit dans ses bottes, misant, à juste titre, sur le sentiment prévalant en Occident que le retour de la Crimée à la mère patrie russe n’était pas illogique, même si la méthode est totalement illégale vis-à-vis du droit international, et quelque peu cavalière…
L’espoir secret des Occidentaux était que Poutine se contenterait de cette prise de choix, et se calmerait dans l’Est de l’Ukraine. La suite leur a donné tort.
4 La Nouvelle Russie

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Russophones d’Ukraine dans les frontières d’avant l’annexion de la Crimée et les combats de l’Est (Atlas des peuples d’Europe centrale », de J. Sellier et A. Sellier, éd. La Découverte, 2002)
En 1991, l’Atlas des peuples d’Europe centrale notait : « Les Ukrainiens de l’Ouest et du Centre n’en sont pas à leur première expression d’un désir d’indépendance même si, dans le passé, ce ne fut jamais qu’une entreprise éphémère.
Ceux de l’Est et du Sud, en revanche, aussi authentiquement ukrainiens soient-ils, ont toujours vécu (et vivent encore) en étroite symbiose avec les Russes. Mis au pied du mur, il n’est pas sûr qu’ils veuillent rompre avec Moscou. »
Cette brève description décrit parfaitement ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, en y ajoutant que Moscou non plus ne veut pas rompre avec ces Ukrainiens plus tournés historiquement vers la Russie que vers l’ouest, ni faire le « cadeau » à l’OTAN d’une Ukraine arrimée au bloc occidental.
Dès les événements de Maïdan, à Kiev, qui ont abouti au départ du Président Viktor Ianoukovytch fin février, l’agitation a commencé dans l’Est de l’Ukraine, qui lui était favorable.

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Résultat de l’élection présidentielle de 2004 : l’Est a voté Ianoukovytch (Via Wikipédia)
En quelques semaines, cette agitation s’est transformée en soulèvement armé, prise de contrôle de bâtiments publics par des hommes cagoulés munis d’armes légères, soutenus par une population russophone persuadée que les « fascistes » avaient pris le pouvoir à Kiev.
Une véritable guerre
L’histoire s’accélère depuis quelques semaines, surtout depuis que l’avion la Malaysian Airlines MH17 a été abattu au-dessus de l’Est de l’Ukraine en juillet, un drame dont les responsables n’ont toujours pas été identifiés, même si Kiev accuse les séparatistes pro-russes.
C’est une véritable guerre qui se mène désormais dans cette partie de l’Ukraine, faisant plus de 2 500 morts, et d’importantes destructions, principalement autour de Donetsk, ville d’un million d’habitants, capitale du Donbass, la région la plus industrielle d’Ukraine.
Les habitants de cette ville ont voté, le 11 mai 2014, pour instaurer une « République populaire de Donetsk », que tente de reconquérir le pouvoir central ukrainien. Celle-ci pourrait se fondre dans une « Nouvelle Russie » dont parlent désormais les dirigeants russes, une référence historique à la « Novorossia » qui était une subdivision territoriale de l’Empire russe…

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Au centre, Alexander Borodai, Premier ministre autoproclamé de la République de Donestk, près du crash de l’avion malaisien, juillet 2014 (Dominique Faget/AFP)
Invasion russe ou soldats égarés ?
Depuis quelques jours, l’accusation est lancée de manière plus précise, par le gouvernement ukrainien, et par les pays de l’Otan, contre les infiltrations – parfois qualifiées d’« invasion » – de troupes russes en appui aux insurgés de Donetsk et de l’Est. Même Carl Bildt, le ministre des Affaires étrangères de la Suède, pays neutre et non membre de l’Otan, écrivait vendredi sur son compte Twitter : « Appelons un chat un chat, c’est la deuxième invasion russe de l’Ukraine en un an. »
Les estimations vont de 1 000 à 4 000 hommes, un important matériel mis à la disposition des insurgés ou manœuvré directement par les Russes. Lorsque des soldats ont été pris sur le fait, Moscou a affirmé qu’ils s’étaient « perdus »…
L’affaire prend désormais l’allure d’une véritable crise internationale, larvée depuis des semaines, les Occidentaux soutenant autant que possible le gouvernement ukrainien et infligeant des sanctions croissantes à la Russie, sans pour autant infléchir le rapport de forces.
L’Occident sans stratégie
Face à ce qu’ils considèrent comme une ingérence indéniable de la Russie en Ukraine, les Occidentaux sont face à un sérieux dilemme. Les réunions se multiplient – Union européenne ce weekend, et sommet de l’Otan jeudi prochain –, sans stratégie évidente.
Ni les Etats-Unis, ni les Européens, ne veulent s’impliquer militairement dans ce conflit, mais ils ne veulent pas non plus permettre à Vladimir Poutine de récidiver dans l’Est de l’Ukraine sa stratégie du grignotage qui lui a si bien réussi jusqu’ici. L’enjeu ukrainien est d’une autre taille que l’Abkhazie ou la Transnistrie.
Les experts occidentaux parlaient ces derniers jours d’invasion « furtive » à propos de la stratégie russe. Furtif, comme l’avion du même nom invisible sur les écrans radars. Stratégie habile car elle met moins les Occidentaux au pied du mur comme le ferait une invasion par une colonne de chars et des milliers d’hommes, et permet de peser efficacement sur une situation locale, comme dans la région de Donetsk en ce moment, centre de gravité du conflit, et potentielle capitale de cette « Nouvelle Russie » satellite de Moscou qui pourrait émerger d’un dépeçage de l’Ukraine.
Cette stratégie a permis de faire bouger les frontières en Europe orientale, avec quelques centaines d’hommes armés et un soutien actif de l’armée russe. En Ukraine, c’est l’escalade : jusqu’où ?

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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