Vie quotidienne au paradis des CDD de France-Télévision

Le Canard Enchaîné du 27 août 2014 – Christophe Nobili
Devinette : Ils sont plus d’un millier, payés à la journée depuis des années, avec des contrats à durée déterminée de deux jours par-ci, d’une semaine par-là, de un mois ou trois mois dans le meilleur des cas. Ils ne coûtent pas cher, sont malléables à souhait, corvéables à merci… Qui sont-ils ? Des forçats de fast-foods ? Non, des journalistes et des techniciens des télés du service public, France 2 et France 3.
contrat_job_eteAu départ, ces CDD assurent les remplacements. A l’aarivée, ils deviennent des « CDD permanents » A France Télés, leur emploi est devenu un système, qui prend de joyeuses libertés avec le Code du travail. Dans une bouleversante interview (« Le JDD » 20/4/13), la ministre sortante Aurélie Filipetti avait invité le pédégé, Rémy Pfimlin, à « requalifier en CDI » ces « CDD éternellement renouvelés« . Seulement, voilà : priée aussi de se serrer la ceinture et de dégraisser, l’entreprise publique s’est surtout attelée à tailler dans sa masse de CDD! « Le Canard » s’est fait raconter par les intéressés (la plupart sous un faux prénom) leur fabuleux destin à la télé…
Jean-Stéphane, 44 piges, ne détient pas le record, mais il commence à se dstinguer : douze ans de maison, plus de 560 CDD, 40 demandes de titularisation. Caméra à l’épaule, ce JRI (journaliste reporteur d’images) a couru le tour de France pendant dix ans : Le jour, à la rédaction; le soir, seul à l’hôtel ou dans un foyer de jeunes travailleurs, faute de moyens, les week-ends de repos, dans le train. 
« Ma famille a éclaté, je ne voyais plus mes potes, et, quand j’étais libre, c’est France 2 qui m’appelait », raconte ce journaliste nomade, qui, essoré, a croisé Pfimlin en mai 2013, lors d’une visite à Lille. « Vous faites partie des gens à régulariser vite », lui a dit le pédégé, les yeux dans les yeux. En septembre, après un nouveau CDD de six mois, il s’est enfin décidé à saisir les prud’hommes. « Mon téléphone s’est arrêté de sonné » Le rebelle est sur liste noire.
Christine  est aussi voltigeuse à la Trois. Le mois type de cette journaliste arrivée il y a quatre ans : « Un coup de fil quelques jours avant (parfois la veille), et je pars de Lorraine. Sept heures de train, deux correspondances, avec tout mon attirail et ma grosse valise, j’arrive en Auvergne. Cinq jours de CDD à faire le jité local, puis le reçois un SMS : départ le lendemain pour la Corse, qui me propose quatre jours ! Et ainsi de suite : la Bourgogne, Rhône-Alpes, le Centre… Neuf heures de train par-ci, du bus parfois, de l’avion. Je pars pour une semaine et je rentre deux mois plus tard chez moi. »
Sur place, c’est le système D, France Télés verse royalement un forfait de 70,80 euros pour dormir et manger. « Je trouve des piaules sur Internet. Je négocie, sinon je pers de l’argent. Çà me fait des nuits entre 35 et 50 euros. Le midi je mange un sandwich et le soir une salade de supermarché. » Le salaire de Christine : 118 euros par jour. Son meilleur mois : 2 500 euros. Le pire : 900 euros. Dans ces cas là, elle compense avec un petit boulot : animatrice de grande surface. Sympa, journaliste télé !
FLEXISECURITE-frap-ab224Basée à Strasbourg, Odile est un bouche-trou depuis quatre ans. Une semaine de CDD à la locale de Strasbourg pour France 3, une autre au jité de France 2. Pour la Deux, elle assure parfois les permanences 24 heures sur 24. Tarif de la prime de nuit : 24 euros. Avant cela, elle avait passé trois ans sur les routes du pays : « Pas de Noël, pas de Nouvel an, pas de vacances, et les week-ends en famille annulés la veille. » Le tout pour du journalisme de rêve :  » je démarrais à 7 heures du matin dans des villes que je ne connaissais pas, pour faire des sujets sur des gens et des situations que je ne connaissais pas. Vive l’info ! »
En guise remerciements, la direction lui a bien fait comprendre que c’était bientôt fini. Plus de CDD : cette remplaçante va être remplacée… par un ancien CDD qui a été titularisé après un jugement des prud’hommes. Maigre lueur d’espoir : l’Inspection du travail vient de lancer une procédure pour abus de CDD contre France 3…
Adèle, deux ans de CDD est déjà noyée. « Plus de 70 contrats et fiches de paie par an, trop de factures de train, tout le monde s’y perd. » Elle a connu les erreurs de compta de France 3 et les quatre jours de boulot payés 100 euros, les 1 000 euros de notes de frais de 2013 remboursés en 2014, les heures sup’ rémunérées 30 euros ! Comme si cela ne suffisait pas, depuis janvier, France Télés lui ampute son salaire de 30 euros par jour. Soit 600 euros de moins par mois. 
Renseignements pris, tous les CDD sont touchés ! Motif avancé par Paris : un bug lié à l’installation d’un nouveau logiciel de paye. « On nous a promis des rappels de salaire pour mars, puis avril, puis fin mai et fin juin. » Adèle a fini par obtenir, comme d’autres, une régularisation, « mais partielle« . Aussitôt suivie… d’une nouvelle ponction pour un prétendu trop-perçu ! Absurde : « Je reçois des fiches de paye à zéro euro, voire en négatif. C’est moi qui devrait de l’argent ! Impossible de vérifier ou d’avoir quelqu’un au téléphone. Je ne récupérerai jamais complètement ces salaires.« 
Pour finir, voici Djamel. 52 piges, il connaît la gratitude de la maison. Correspondant à Alger de 1998 à 2003, il a été expulsé par les militaires après un reportage qui a déplu. Il s’est retrouvé en France, à errer « de piges en CDD, à faire de la cueillette de la mirabelle et la pêche à la truite » Depuis un an, Djamel réclame donc un CDD devant les prud’hommes. Et, au passage, la reconnaissance de ses années d’ancienneté à Alger…
slide0003_image006Et le fauteuil de Pujadas ? Histoire de redonner du souffle à son jité, Pujadas a exigé et obtenu un changement de décor pour la rentrée. Le petit pape du 20 heures de France 2 s’est installé le 1er septembre, dans son studio flambant neuf, dont le lifting a coûté près de 200 000 euros à France Télés. Pour décrocher ce décor à un tarif défiant toute concurrence, le groupe public a d’abord organisé un semblant d’appel d’offres en France, avant de surtout s’adresser à un constructeur basé au Portugal, Cenycet. Une société connue dans le milieu pour fabriquer des décors d’émissions à bas coût (TF1 ne se prive pas non plus de ses services), en faisant turbiner des ouvriers au tarif portugais (560 euros par mois), autrement dit trois fois moins cher que le smic français.
La meilleure : en janvier 2013, le magazine « Envoyé spécial » de France 2 avait diffusé un reportage indigné, « Les nouveaux forçats de BTP« , qui montrait comment certaines boîtes font travailler en France les salariés d’autres pays européens pour une misère…
Lire aussi : Lettre ouverte d’une précaire au président de France Télévisions

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