Ne plus compter sur la croissance

Ouest-France – Edito du 19 août par Yves Morvan (*)
Dans une France engluée dans une quasi-stagnation, le même discours revient sans cesse.
Seul le retour de la croissance devrait permettre de régler tous les problèmes de l’heure (le chômage évidemment, mais aussi la faiblesse du pouvoir d’achat ou encore les inégalités croissantes)…
Mais est-il bien réaliste de compter durablement sur une forte reprise, cette Arlésienne des années fastes qui se fera toujours attendre ?
Certes, dans les deux ou trois ans à venir, on peut raisonnablement tabler sur un heureux rebond des activités au cœur de nos régions. Mais, gare aux illusions ! Cette reprise n’annoncera pas le retour d’une croissance durablement élevée, comme du temps des mirifiques « Trente glorieuses » où les rythmes de croissance flirtaient avec des taux de 5 ou 6 % l’an, ou même lors des décennies plus récentes où nos régions affichaient des scores encore honorables.
De 1993 à 2011, le PIB des Pays de la Loire a crû au rythme de 2,3 % l’an, de 1,9 % en Bretagne et de 1,0 % en Basse-Normandie. Ces essors étaient bien pratiques pour résoudre nos difficultés : lorsque la mer monte, tous les bateaux se mettent à flot. Mais ces périodes glorieuses n’étaient-elles pas des accidents de l’histoire ?
Demain, à l’horizon de dix ou quinze ans, tout pousse à penser qu’il faudra s’habituer à vivre avec des rythmes de croissance bien modérés.
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Des charges nouvelles
D’abord, des charges nouvelles vont peser sur nos économies : coûts croissants de l’énergie et de nombreuses matières premières ; ou coûts de la lutte contre les effets de la pollution.
Par ailleurs, il va falloir compter avec une érosion des gains de productivité, facteurs déterminants de la croissance : hier, ceux-ci étaient très importants dans les activités industrielles, là où les progrès du machinisme permettaient des rendements stupéfiants ; demain, ces gains vont marquer le pas, car nous entrons dans une société de plus en plus dominée par les services et où, par nature, la mécanisation ne s’opère que très lentement.
chat01Enfin, et surtout, il n’est pas sûr que bon nombre des innovations actuelles et futures (numérique, biotechnologies…), symboles de la « quatrième révolution industrielle », entraînent des dynamiques aussi puissantes que celles provoquées par les révolutions de la vapeur, de l’électricité, du pétrole ou de l’atome. Les jeux numériques et autres tablettes, même s’ils bouleversent de façon impressionnante notre quotidien, suscitent des demandes qui peuvent être satisfaites à faibles coûts et en bien peu de temps. On peut même se demander parfois si la machine à laver n’a pas provoqué des taux de croissance plus élevés que l’iPhone dernier cri !
C’est en s’installant dans cette perspective de long terme, où on ne pourra plus compter sur des rythmes élevés de croissance pour faire automatiquement face à nos difficultés, qu’il faudra dorénavant définir nos politiques : on devra chercher la solution aux problèmes de l’emploi ailleurs que dans l’espoir du retour mythique de la croissance. De même, on devra trouver autre part que dans l’attente d’une croissance effrénée une réplique à la montée des inégalités, à la fracture croissante entre villes et campagnes, à l’exclusion des moins qualifiés, bref au malaise social qui couve.
(*) Professeur d’économie honoraire, ex-président du CESR (Conseil économique et social régional de Bretagne), théoricien des « filières économiques ».

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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