La sainte cause autoroutière

La Décroissance – Journal mensuel alternatif – septembre 2014 – François Jarrige
Le grand chassé-croisé entre vacanciers de juillet et vacanciers d’août s’est soldé par 994 kilomètres de bouchons cumulés le samedi 2 août. Soit la distance Lille-Marseille saturée de bagnoles. Record battu. Malgré la « crise », les autoroutes ne désemplissent pas. Et le béton continue de cumuler pour dérouler ces rubans d’asphalte, symboles de la circulation sans entraves et l’accélération sans fin.

_Standard-Garage_m

Chaque année des centaines de grands projets d’aménagements inutiles voient le jour et sont réalisés, avec souvent le soutien enthousiaste des autorités espérant en tirer des bribes de prestige, et des bétonneurs qui s’en mettent plein les poches. Si l’actualité est légitimement polarisée par le plus spectaculaire d’entre eux, celui de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes contre lequel une résistance massive s’est mise en place, beaucoup d’autres pourraient être évoqués. A l’étranger, le pouvoir égyptien a ainsi annoncé pendant l’été son désir d’investir massivement pour édifier un second canal de Suez. En France, le projet des « Portes de Gascogne », un méga centre commercial, pourrait aboutir à bétonner plus de 100 000 m2 près de Toulouse. Les projets routiers et ferroviaires sont en première ligne et suscitent de multiples mouvements et luttes disséminés : qu’il s’agisse du chantier ferroviaire titanesque Lyon-Turin, de la ligne à grande vitesse du Pays basque, de nombreux projets autoroutiers qui continuent d’être promus par les industriels et les élus, des rocades sans fin qui enserrent toujours plus les cités dans les limites du béton, tous ces projets construisent un avenir façonné par le culte de la vitesse, de la puissance et de la démesure.
A tombeau ouvert 
Dernier épisode en date : durant l’été, la décision de Ségolène Royal de refuser la construction de l’autoroute A831 reliant Fontenay-le-Comte (Vendée) à La Rochelle (Charente-Maritime) a mis le gouvernement, les parlementaires et les élus locaux en émoi. Un petit groupe d’élus UMP et des socialistes, unis par la sainte cause autoroutière, se sont même fendus d’une lettre au Premier ministre pour défendre cette grande œuvre de la civilisation jugée « absolument essentielle à la vitalité de nos territoires durement touchés par la crise« . Peu importe que ces quelques 60 km d’autoroute soient estimés à 900 millions d’euros, qu’ils traversent la zone fragile et précieuse du marais poitevin, que le réseau routier régional soit déjà dense; ce qui compte c’est la croyance aberrante et persistante selon laquelle l’autoroute est le  signe du progrès, le symbole de la grandeur, l’outil par excellence du développement… L’actualité fourmille d’exemple de ce type dans tous les pays.
L’autoroute est devenu un type d’aménagement familier et quotidien, il constitue une des infrastructures essentielle aux modes de vie contemporains, l’une des conditions de la supposée liberté moderne, mais aussi l’une des solutions aux crises du présent : la propagande ne cesse de présenter les autoroutes comme la solution pour abaisser la mortalité routière, relancer l’économie, permettre le développement des territoires ou le désengorgement des villes, etc.
169755_des-automobilistes-passent-le-peage-du-roussillon-le-23-juillet-2011sur-l-autoroute-a7
Des automobilistes passent le péage du Roussillon, le 23 juillet 2011sur l’autoroute A7.
Pourtant, si on y réfléchit cinq minutes, ces vastes rubans bétonnés, interdits aux piétons et aux vélos, ces mondes clos, surveillés par des caméras, aux formes standardisées, n’ont rien d’évident. Le monde de l’autoroute est un des legs du XXème siècle, il condense ses pires dérives et résume sa folie. Il naît dans la foulée de la généralisation de l’automobile, il représente à la fois  une préfiguration du monde de demain et un symbole de la course en avant de la croissance contemporaine. Contrairement aux prévisions, les autoroutes sont une source de ravages sans fin. Du fait de l’effet rebond, elles ne désengorgent ps le trafic mais l’intensifient sans cesse.Par l’ampleur de leur emprise spatiale elles contribuent à artificialiser les terres agricoles et à détruire la faune. Loin d’être vertes ou écologiques comme le clament les publicités, elles sont une source de pollution de l’air et des sols. Au lieu de renflouer les caisses de l’État, elles coûtent une fortune à construire  et à entretenir par nécessité au nom de la sécurité (d’où le coût prohibitif des péages sur la partie privée du réseau). Dans le monde idéal des technocrates autoroutiers, nous vivrions tous dans des bulles sécurisées surveillées de loin par des logiciels informatiques.
Voies militaires
Aujourd’hui, les États-Unis, la Chine et l’Allemagne possèdent les réseaux autoroutiers les plus denses. La France arrive juste derrière avec environ 11 000 km d’autoroutes, leur construction a démarré dans les années 60. A la fin du XXème siècle l’autoroute s’est finalement imposée dans le monde et des milliers de kilomètres sont construits chaque année à un rythme effréné. En Afrique, de grandes entreprises du BTP comme Eiffage ouVinci y voient des occasions de profit face à la saturation du réseau en Europe. Depuis l’ouverture d’une première autoroute en Chine en 1998, la construction a explosé dans ce pays, stimulée par le caractère autoritaire du régime, pour atteindre 100 000 km dès 2012.
Laisse béton
Loin d’être la solution la plus efficace pour répondre aux enjeux de la civilisation automobile, l’autoroute correspond à un choix politique aveugle : celui de la puissance et de la vitesse. Alors que la fin du pétrole bon marché est admise, y compris par les pétroliers, que la civilisation de l’auto agonise, comment comprendre ces décisions sinon par le cynisme, l’inconscience, la dissolution de tout esprit critique ? Tous ces vastes projets se caractérisent par quelques traits communs : la même rhétorique de la nécessité, le même consensus des puissants, la même stigmatisation et répression condescendante des opposants, le même déluge d’argent et de béton, les mêmes types de propagande et de verdissement…
les-opposants-aux-grands-projets-inutiles-manifestent-a-lyon
2014 :  manifestation à Lyon des opposants aux  » grands projets inutiles « 
Depuis les années 1990 pourtant, les protestations semblent s’accentuer. Face aux aménageurs pour lesquels un espace sans autoroute est un espace vierge et inutile, les populations se mobilisent et contraignent les bétonneurs à d’intenses opérations de propagande pour justifier leurs projets. Les dénonciation sans relâche de ces projets inutiles devait devenir une priorité, car il y a peu d’exemples plus spectaculaires des aberrations et des aveuglements de notre temps, peu de preuves aussi évidentes des ravages d’une vision étroite et idéologique de la croissance à tout prix, peu d’occasion aussi claire de mobilisation sociale contre des décisions politiques irresponsables.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Ecologie, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.