La « ferme des mille vaches » – Retour sur trois ans d’opposition à ce projet très controversé, en rupture totale avec le modèle français d’élevage familial.

Le Monde.fr | 16.09.2014

La « ferme des mille vaches » : retour sur trois ans de conflits

La contestation se renforce à la « ferme des mille vaches ». Les militants bloquent cette « ferme-usine » qui doit compter 1 000 laitières et une unité de méthanisation de 1,3 mégawatt (MW) sur les communes de Drucat et de Buigny-Saint-Maclou, au nord d’Abbeville, dans la Somme.

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Une délégation de la Confédération paysanne et de l’association locale Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement) a été reçue mardi 16 septembre au ministère de l’agriculture, en présence également du promoteur de la ferme, Michel Ramery. Une réunion présentée comme un « rappel de la situation réglementaire » par le ministère et comme une « sortie de crise » par les opposants.
Retour sur trois ans d’opposition à ce projet très controversé, en rupture totale avec le modèle français d’élevage familial.
L’entrepreneur Michel Ramery lance le projet de ferme géante

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Le projet de la ferme des mille vaches est lancé par Michel Ramery, un entrepreneur de 64 ans qui, après avoir créé dans les années 1970 son entreprise de matériel agricole, règne aujourd’hui sur le secteur du BTP dans le Nord-Pas-de-Calais. Son groupe, dont il est propriétaire à 100 %, emploie 3 715 salariés et a dégagé un chiffre d’affaires de 551 millions d’euros en 2013. Le magazine Challenges classe M. Ramery au 387e rang des fortunes françaises, avec un capital estimé à 120 millions d’euros.

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En 2009, Michel Ramery, par le biais de sa société civile d’exploitation agricole Côte de la justice basée à Airaines (Somme), s’associe à trois producteurs de lait au sein d’une société civile laitière baptisée Lait Pis Carde pour mettre en commun leurs quotas laitiers et constituer progressivement le futur cheptel de la ferme des mille vaches. Deux autres producteurs le rejoindront en 2013 et gèreront une structure commune de 300 vaches qui produit 2,8 millions de litres de lait.
En avril 2011, Michel Ramery convie une quarantaine de personnalités de la région à visiter une ferme de 800 vaches dotée d’un méthaniseur en Allemagne. Il y a des maires, dont Henri Gauret, celui de Drucat, où la ferme des milles vaches pourrait être construite, des conseillers généraux et même le sous-préfet de la Somme.
Quatre mois plus tard, Henri Gauret découvre qu’une enquête publique doit commencer le 22 août. Son but : évaluer le projet de M. Ramery de porter son cheptel à 1 000 vaches laitières (1 720 bovins avec les veaux et génisses), de les transférer dans les communes de Drucat et de Buigny-Saint-Maclou et de mettre en place un méthanisateur associé d’une capacité de 1,489 MW – le plus gros d’Europe. Le 2 novembre, l’enquête d’utilité publique conclut à une forte opposition des habitants et un « climat passionnel », mais le commissaire enquêteur rend un avis favorable, estimant que les installations pourront fonctionner « sans préjudice pour l’environnement ».

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La contestation s’organise dans la Somme
Pendant ce temps, le maire de Drucat, Henri Gauret, alerte la population du village de 900 habitants, qui commence à s’opposer au projet. L’association Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement) est créée en novembre 2011, présidée par le médecin-urgentiste Michel Kfoury – elle compte aujourd’hui 2 450 adhérents.

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Le 18 février 2012, l’association organise une première manifestation contre le projet de ferme, réunissant entre 600 et 700 personnes à Abbeville. Europe Ecologie-Les Verts, la Confédération paysanne, la Coordination rurale, l’association de Brigitte Bardot et l’ONG de défense de la condition animale L214 rejoignent l’opposition au projet.
« La Coordination rurale (…) défend la liberté de développement mais s’inquiète de ce projet industriel qui soulève de nombreuses inquiétudes et incohérences », indique le syndicat agricole minoritaire dans un communiqué en mars 2012. Selon lui, un tel élevage reviendrait à « éliminer 20 fermes de 50 vaches (…) qui maintiennent l’activité économique et sociale de 20 villages tout en entretenant les paysages ». Il dénonce aussi l’enfermement des animaux « 365 jours par an sans voir un brin d’herbe », le bilan carbone des transports de nourriture et d’effluents ainsi que l’usage, en partie, de soja importé pour l’alimentation.

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Au-delà de la mise en cause du modèle d’élevage, Novissen dénonce les risques pour la santé humaine et l’environnement. L’association craint que les résidus d’azote saturent les nappes phréatiques et détériorent la qualité de vie des habitants. La ferme géante pourrait aussi favoriser le risque d’épizootie du fait de la concentration des bovins au mètre carré, à 600 mètres des premières habitations.
Le permis de construire est accordé
Le 1er février 2013, un arrêté préfectoral de la Picardie autorise la société civile d’exploitation agricole Côte de la justice de Michel Ramery à exploiter un élevage – plus restreint que prévu – de 500 vaches laitières (800 bovins au total) sur 18 hectares. Cette limitation correspond à la superficie des contrats d’épandage du lisier signés avec les agriculteurs, soit 1 500 hectares et non pas les 3 000 qui auraient été nécessaires à une exploitation de 1 000 vaches.

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L’exploitation laitière est assortie d’un méthaniseur agricole de 1,338 MW qui permettra, à partir de 2015, de traiter à terme les fumiers et déchets d’une exploitation deux fois plus importante, si les autorités en autorisent l’extension, comme l’espèrent ses promoteurs. L’entreprise de M. Ramery souhaite convaincre d’autres céréaliers de signer pour atteindre les 3 000 hectares.
Puis le 7 mars, un autre arrêté préfectoral, accorde le permis de construire du projet, pour des installations qui peuvent accueillir 1 000 vaches en cas d’autorisation d’agrandissement.
Le projet de ferme géante de Michel Ramery est aussi rendu possible par la suppression des quotas laitiers. Avec la réforme de la politique agricole commune, les quotas, qui avaient pour objectif de limiter et stabiliser la production, doivent disparaître en 2015.
L’association Novissen tente, en vain, de ralentir le rouleau compresseur de l’entreprise Ramery lancée dans la construction de la ferme. En mai 2013, elle dépose un recours auprès du préfet de la Somme et une requête en référé-suspension devant le tribunal administratif d’Amiens contre le permis de construire, qui seront tous deux rejetés. En juin 2014, le Conseil d’Etat rejette le pourvoi de l’association. Le 5 septembre, Novissen dépose un nouveau référé-suspension, cette fois contre l’autorisation d’exploiter.

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Sur le terrain, les actions se multiplient. Des membres de la Confédération paysanne s’introduisent sur le chantier à deux reprises, le 12 septembre 2013 et le 28 mai 2014. Lors de la première intervention, une vingtaine de personnes immobilisent les engins tandis qu’au cours de la seconde, une cinquantaine d’agriculteurs démontent une partie des installations. Le porteur du projet dénonce un « saccage », évoquant des dégâts qui devaient dépasser « vraisemblablement les 100 000 euros ».
Dans la foulée de cette action, cinq militants sont interpellés et placés en garde à vue pour dégradations, vol et recel aggravés. La situation se tend encore lorsque, le 30 mai, d’autres membres de la Confédération paysanne retiennent plusieurs heures Philippe Vinçon, conseiller agriculture du chef de l’Etat, à l’occasion d’une visite présidentielle à Rodez. Les syndicalistes réclament la libération sans condition des cinq des leurs. Quelques heures plus tard, M. Vinçon est relâché, les militants sont libérés, mais les opposants à la « ferme-usine » restent nombreux.
Neuf militants de la Confédération paysanne sont finalement convoqués le 1er juillet devant le tribunal correctionnel d’Amiens pour répondre des dégradations commises. Leur procès est renvoyé au 28 octobre.
La production de lait débute sur un site bloqué

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L’exploitation de la ferme géante débute le 13 septembre, avec plusieurs semaines de retard du fait des blocages et intrusions des opposants. Dans le plus grand secret, 150 vaches rejoignent le site dans la nuit, sous escorte policière, et une première traite est effectuée.

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Depuis, les opposants bloquent le site, empêchant les camions et les bovins d’entrer ou de sortir du site. « Nous demandons que soient garanties une nouvelle étude d’impact et une nouvelle enquête publique en cas de demande d’élargissement du troupeau, explique Francis Chastagner, l’un des porte-parole de Novissen. Nous souhaitons aussi la confirmation de l’engagement pris par le directeur de l’exploitation que le méthaniseur verra sa puissance réduite de moitié, à 0,6 MW au lieu des 1,3 MW projetés à l’origine. Sans cela, nous bloquerons la livraison du lait. » La production de la ferme des mille vaches doit être livrée à l’entreprise Senagral, filiale du fabricant français de produits laitiers Senoble et de la coopérative agricole normande Agrial.

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Le conflit a pris un tel tour que le gouvernement a décidé d’intervenir. Mardi 16 septembre, une délégation de la Confédération paysanne sera reçue au ministère de l’agriculture, par le directeur de cabinet du ministre et la préfète de la Somme. Dimanche, le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, a rappelé sur RTL qu’il n’avait « pas soutenu » le projet, selon lui « contraire » à la vision portée par la loi d’avenir de l’agriculture adoptée la semaine dernière. Le ministre a cependant souligné que l’exploitation « respectait les règles ».
Audrey Garric Journaliste au service Planète du Monde
Lire : Le blocage s’organise autour de la ferme des Mille Vaches
Lire le décryptage : Le méthane agricole, un nouvel agro-business ?

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