Apparence et réalité – Qui est ce Sarkozy qui revient ? Deux visages, deux fronts : celui qui traite Jean-Michel Apathie de « connard »

Rue89 19-09-2014 Par Bruno Roger-Petit Chroniqueur politique

le roman Berlusconi en version française.

Bruno Roger Petit oriSarkozy traite Aphatie de « connard » dans L’Express : il revient, plus agressif que jamais
LE PLUS. Dans les jours qui viennent, Nicolas Sarkozy fera certainement son retour en politique. Difficile d’en douter au vu des citations qu’il lâche de-ci de-là aux journalistes. Mais qui est ce Sarkozy qui revient ? Celui qui est devenu un homme épris d’art et de littérature, ou celui qui traite Jean-Michel Apathie de « connard » dans les colonnes de « L’Express » ? La chronique de Bruno Roger-Petit.
Nicolas Sarkozy revient. Et avec lui un modèle économique idéal pour la presse papier en difficulté. Et avec lui le roman Berlusconi en version française. Et avec lui le spectre d’un nouveau 1958, le gaullisme en moins, le boulangisme en plus. Et avec lui la division. Et avec lui les Français qui ne s’aiment pas.
 Sarkozy, homme de lettres humaniste ?
 Comment ne pas être inquiet quand on lit les enquêtes consacrées au retour de Nicolas Sarkozy ? Comment ne pas redouter le retour d’un homme, dont on connait le caractère, dans une France si fragile, peuplée de Français qui ne demandent qu’à exclure et stigmatiser ceux d’entre eux qu’ils jugent coupables de leurs maux ?
 Nicolas Sarkozy revient pour être candidat à l’élection présidentielle de 2017, porté par une contradiction flagrante entre apparence et réalité.
 D’un côté, la fable entretenue en partie dans les colonnes du « Point ». Le portrait d’un Sarkozy humaniste, ami des arts et des lettres. On peut ainsi lire la 2565e version de la « métamorphose Sarkozy ». L’homme de la pampa se serait dépouillé de sa rudesse naturelle pour se muer en futur académicien français.
 Il faut lire et relire ce passage : « Pendant deux ans, Nicolas Sarkozy a beaucoup voyagé. Nous avons pu écouter l’une des fameuses conférences qu’il donne aux quatre coins du monde. Il a rencontré des hommes politiques de tout niveau, mais aussi et surtout des artistes, des chefs d’entreprise internationaux, des sportifs… Dans ses bureaux de la rue du Miromesnil à Paris, il a reçu des centaines d’anonymes et s’est ‘reconnecté’ au pays réel, à ces Français que l’on entend peu mais qui font les élections. Il a changé de vie, accordant une large place à l’introspection, à la réflexion, à la compréhension, à la lecture… Il s’est forgé un leitmotiv : dire la vérité aux Français sur tous les sujets et dénoncer les mensonges de François Hollande. »
 La lecture achevée, on finit même par se demander si cet éloge flatteur ne vise pas finalement à ridiculiser l’ex-président.
« Ce connard d’Aphatie »
 Car dans le même temps, « Le Point » rapporte d’autres propos tenus par Nicolas Sarkozy. Des propos qui éloignent de Montaigne et Montesquieu mais rapprochent Joe Dalton et d’Al Capone.
Témoin ce que dirait le président Sarkozy du président Hollande :  « François Hollande terminera avec du goudron et des plumes », « Là ça dépasse tout ! », « Ce type ne dit jamais la vérité ».
 À croire que Nicolas Sarkozy a lu et relu « Merci pour ce moment » de Valérie Trierweiler.
 De même, au chapitre des méchancetés proférées par l’ancien président, on peut lire dans « L’Express » un propos peu charitable lancé à l’adresse du journaliste de RTL et de Canal Plus, Jean-Michel Aphatie. La scène contée par l’hebdomadaire est édifiante :  « Au début septembre, il travaille à la mise en scène de son retour. Il s’entretient avec une équipe de télévision. Les civilités sont à peine terminées que l’ancien président, les pieds sur la table, les interroge : «  Vous votez qui ? Le journaliste lui propose de doubler la diffusion via un partenariat avec RTL et son intervieweur vedette, Jean-Michel Aphatie. ‘Pas ce connard d’Aphatie de Canal +’, interrompt Sarkozy ».
 Aphatie, traité de « connard » sans aucun égard. Sans aucun ménagement. Les pieds sur la table (ce qui déplairait à Jean d’Ormesson et Jean-Marie Rouart, aka « le gang du vieux tweed », s’ils l’apprenaient). Et devant des collègues qui ne pourront que le répéter.
 Deux visages, deux fronts
 Comme si Nicolas Sarkozy tenait à ce que cela se sût. Oui, il faut que l’on sache qu’il pense que Jean-Michel Aphatie est un « connard ». Qu’il n’hésite pas à le dire. Qu’il le dit en public. Qu’il le dit devant témoins. Qu’il le dit naturellement. Aphatie, « connard ». Le journaliste du Grand journal « connard ». L’interviewer vedette de RTL, « connard ». Et que cela se sache et se répète, Aphatie « connard », c’est dans « L’Express ». Aphatie « connard », c’est sur Twitter. Aphatie « connard », c’est sur internet.
 Étrange portrait de notre Monte-Cristo de l’époque.
 D’un côté, le Nicolas Sarkozy qui évoque en compagnie de Jean-Marie Rouart, dans les colonnes de « Paris Match », Anna Karénine, « Anna aime si mal », ou « Belle du seigneur », « Ariane ! Quelle amoureuse ! »…
 Le Sarkozy qui réduit la littérature à un exercice de name dropping éblouissant : « Pourquoi j’aime tant les biographies de Zweig ? Parce que ce sont des romans », « Cette question des personnages m’a passionné à propos de Lévi-Strauss », « J’aime immensément Hemingway », « Drieu la Rochelle », « Rêveuse bourgeoisie », c’est une littérature de droite ? », « Prenez Steinbeck, pour lequel j’ai une passion », « Proust, Thomas Mann, j’ose les mettre dans la même famille »… Bref, le Sarkozy qui n’en finit pas d’étaler et d’étaler une culture impressionnante, qui a tout lu, tout vu…
De l’autre, le Sarkozy qui promet le goudron et les plumes à François Hollande et n’hésite pas à traiter de « connard » l’un des journalistes politiques français les plus emblématiques de l’époque, Jean-Michel Aphatie. Ce Sarkozy-là ne respecte rien, qui s’en prend à une icône, une référence, un héraut du journalisme branché du Grand journal.
Un problème de nuances
 La contradiction est trop flagrante pour que l’on ne vienne pas à douter de la vérité des portraits. Trop de contrastes et pas assez de nuances.
adeux visages_janus_440x260.jpg 01.jpg 02 Qui est le vrai Sarkozy, qui s’apprête de nouveau à se présenter devant les Français, à demander de nouveau leur suffrage et leur confiance ? Est-ce celui qui parle de littérature mieux que Pompidou et Mitterrand réunis ou bien celui qui traite le malheureux Jean-Michel Aphatie de « connard » ?
 On pense à Drieu, qu’admirerait tant Nicolas Sarkozy : « Nous saurons ce que nous sommes quand nous verrons ce que nous avons fait. » C’est écrit dans « Le Chef », une pièce sur le pouvoir, la prise du pouvoir, et où l’on peut lire aussi : « Il y a une épouvantable faiblesse dans les hommes qui se donnent à un autre homme. »
       Édité par Henri Rouillier  Auteur parrainé par Aude Baron

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans chronique, Débats Idées Points de vue, Médias, Politique, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.