Sivens : ce barrage qui arrose surtout les amis

 Charlie Hebdo – 24/09/14 – Fabrice Nicolino
A 10 kilomètres de Gaillac, dans le Tarn, l’infernal barrage de Sivens entend claquer 9 millions d’euros d’argent public en faveur de 22 irrigants. Les opposants, qui défendent au passage la vie des papillons, des grenouilles et des genettes, se ramassent plein de coups dans la gueule.
SivensPatrimoineSacrifié
Quelle bataille ! On résume pour ceux qui ne seraient pas au courant : une vallée doit disparaître sous les eaux d’un barrage appelé tantôt Sivens, tantôt Testet, deux lieux-dits Ou ? A Lisle-sur-Tarn à dix kilomètres de Gaillac et à trente d’Albi. Ce vieux projet pourave date des années 1960, à l’époque où le maïs intensif faisait sa loi, toute la loi. Il a certes subi quantité de modifications, mais le fond reste le même : il s’agit de dorloter une poignée de paysans intensifs du coin en leur offrant un eau d’irrigation payée sur les fonds publics.
arion1Après des années d’atermoiement, tout s’est emballé. Le projet enfin dévoilé, est encore pire que tout ce qui avait été imaginé. Il s’agit de stocker 1,5 million de mètre cubes derrière un mur de 13 mètres de hauteur et de plus de 300 mètres de longueur. Les 45 hectares noieraient au passage l’une des plus belles zones humides de la région, et fligueraient les 94 espèces protégées vivant sur place Soit des papillons et autres insectes aussi beaux que l’Azuré du serpolet, la Cordulie à corps fin – une libellule-, le Grand Capricorne. Et la grenouille de Graaf. Et le campagnol amphibie. Et la lamproie de Planer, qu’on rapproche des poissons, etc…
Le prix du paysan a grimpé
1992l-martin-pecheur-alcedo-atthisOn s’en fout ? Exact, tout le monde s’en fout, sauf les opposants au délire. D’innombrables pleurnicheries officielles ont lieu chaque année en souvenir des zones humides défuntes. En France, plus de la moitié de ces terres si riches sur le plan biologique – marais, tourbières, prairies mouillées – ont été drainées en cinquante ans. Le ministère de l’Écologie s’est fait une spécialité de colloques où l’on compte une à une les surfaces mortes. En résumé express, du béton, beaucoup de béton au profit d’un maïs assoiffé, subventionné, bourré de pesticides, au détriment des genettes, des martins-pêcheurs et des milans noirs.
Combien ça coûte ?  Un bras, un bras de près de 9millions d’euros au total, qui ne profiterait qu’à 22 irrigants Ce qui fait cher du paysan, et d’autant plus que le fric claqué sera à 100% public : conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne (10% chacun), Agence de l’eau Adour-Garonne (50%) et l’Europe enfin (30%). Ne pas se fier aux apparences : même s’il ne paie que 10%, le grand manitou de l’opération est le conseil général du Tarn. Le Tarn, comme l’Ariège de Bel, comme les Bouches-du-Rhône de Guérini, comme le Nord-Pas-de-Calais de Dalongeville, est un fief socialo. Depuis 1945, la SFIO puis le PS règnent sans partage, mais sont tombés sur un os avec cette invraisemblable histoire de barrage qui pourrait bien être la goutte d’eau de trop. L’inamovible président du conseil général, Thierry Garcenac, au pouvoir depuis 1991, comme un président azerbaïdjanais, s’entête d’une façon étonnante. Ce mystère doit bien avoir une explication.
sans-titreEn attendant, sur place, c’est baston et grèves de la faim. Un formidable collectif fédère les énergies qui sont nombreuses (www.collectif-testet.org). A l’heure où vous lirez ces lignes, il est probable que le défrichement, préalable aux travaux du barrage eux-mêmes, sera terminé, sous haute protection policière. Les heurts violents, les jets de cocktails Molotov, les coups de matraque, les barricades n’ont pas cessé depuis des semaines. Comme à Notre-Dame-des-Landes, où un autre socialiste déjà oublié (Jean-Marc Ayrault) fantasme encore de construire un aéroport.   Que peut t-on dire, à Charlie depuis une rédaction de Paris ? Qu’il ne faut pas lâcher, bien sûr. Qu’il faut tenir autant que possible. Charlie, avec ses moyens dérisoires, soutient et soutiendra les énervés et enragés de Sivens, et toutes les plantes et animaux menacés de mort.
Une mention pour notre excellent Premier ministre, Manuel Valls. Ignorant tout du dossier, qu’il découvrait, il a finalement osé (*) il y a quelques jours ces mots d’anthologie : « Mobiliser la ressource en eau est un élément décisif pour l’installation de jeunes agriculteurs, c’est pour cela que nous avons tenu bon à Sivens. » On te croit, grand socialiste.
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(*) www.reporterre.net/spip.php?article6274  Lire :  M. Valls prétend que le barrage de Sivens servira à installer de jeunes agriculteurs

A propos werdna01

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