Europe – Débuts difficiles pour l’équipe de Jean-Claude Juncker : Grande foire politique

 LE MONDE | 09.10.2014 |

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Après le Parlement européen, place aux dures réalités : le risque de crise ouverte entre Jean-Claude Juncker, président de la future Commission européenne, et les eurodéputés s’éloigne.
A l’issue de dix jours d’auditions, le Parlement européen a finalement validé pour l’essentiel, mercredi 8 octobre à Bruxelles, les candidatures des vingt-sept membres de l’équipe de l’ancien premier ministre luxembourgeois. Mais au prix de tractations intenses avec les partis majoritaires dans l’hémicycle, le PPE (conservateurs), les sociaux-libéraux (SD) et les libéraux (ALDE), qui ont réussi à maintenir, non sans difficultés, leur coalition et à faire rentrer dans le rang les eurodéputés les plus rétifs.
A l’issue de cette séquence tendue, tous les doutes ne sont pas levés sur le fonctionnement du futur collège. Ce dernier va pourtant devoir se mettre très vite au travail, pour affronter, dès sa prise de fonction, une situation économique considérablement détériorée, tandis que les Etats, France et Allemagne en tête, divergent sur la meilleure façon d’éviter une nouvelle récession sur fond de déflation rampante.
Après deux semaines de débats, les six futurs commissaires, mis en difficulté lors de leur audition, ont tous été « repêchés » au vote. L’Espagnol Miguel Arias Canete, pressenti au poste de l’énergie, principal candidat des conservateurs, à qui la gauche reprochait ses liens avec les milieux d’affaires dans le pétrole, a d’abord été confirmé. Ce qui a ouvert la voie au Français Pierre Moscovici, pressenti pour le poste de commissaire à l’économie, et candidat des sociaux-démocrates, mais à qui le PPE faisait un procès en illégitimité. Il a été finalement confirmé à une assez large majorité : 44 pour, 12 contre et 3 abstentions.
GRANDE FOIRE POLITIQUE
Ont aussi été validées les candidatures du Letton Valdys Dombrovskis, futur vice-président chargé de l’euro et du Finlandais Jyrki Katainen, lui aussi vice-président chargé de la croissance, tous deux accusés par l’aile gauche du Parlement d’être trop obsédés par la rigueur budgétaire. Le Britannique Jonathan Hill, aux services financiers, a eu lui aussi le feu vert, bien que de nombreux élus l’aient trouvé trop « léger » sur des dossiers jugés cruciaux (l’Union bancaire, la régulation, etc.) lors de ses deux auditions. Il a eu droit à un oral de rattrapage.
Seule la Slovène Alenka Bratusek, qui devait hériter de la vice-présidence à l’union énergétique, a été sortie du jeu. Sa prestation durant les auditions n’avait convaincu personne, d’ailleurs, elle a été lâchée en bout de course, y compris par son propre camp (les libéraux), vu le nombre de votes contre (112 voix contre, 13 pour son maintien, 2 abstentions).
Ces dix jours d’auditions ont donné parfois l’impression d’une grande foire politique, certains commissaires étant moins jugés sur leur portefeuille que sur leur nationalité ou leur famille politique. Et tous les doutes ne sont en effet pas levés sur la légitimité des futurs « ministres européens ». L’Espagnol Canete est visé par une pétition contre sa nomination qui aurait recueilli plus de 500 000 signatures… Lord Hill, aux finances, a charmé son auditoire par son humour et sa courtoisie, mais doit encore progresser dans la maîtrise de sujets aussi névralgiques pour l’Europe que l’Union bancaire ou le marché unique des capitaux.
Surtout, les inquiétudes persistent sur les grands portefeuilles économiques. M. Moscovici devra encore convaincre qu’il sera capable d’être sévère, y compris avec la France, dans les semaines qui viennent lors de l’examen des budgets prévisionnels, s’ils ne respectent pas le pacte de stabilité et de croissance. Et, surtout, qu’il saura travailler avec le tandem des vice-présidents Valdis Dombrovskis et Jyrki Katainen, au grand plan de relance économique qu’a promis M. Juncker cet été, principale réponse avancée, pour l’instant, pour parer au risque de rechute de l’économie européenne.
AJUSTEMENTS
Il s’agit de trouver 300 milliards d’euros sur trois ans, essentiellement de l’argent privé – vu l’état des finances publiques dans nombre de pays européens –, pour investir dans les infrastructures, le numérique, la lutte contre le changement climatique. Afin de relancer la croissance européenne atone, et de créer des emplois.
Une sorte de plan Marshall qui sera le premier grand test politique de M. Juncker. Il a promis d’en annoncer les contours le plus vite possible, probablement d’ici la fin de l’année. Si ce plan déraille, c’est toute la légitimité de sa commission durant les cinq ans de sa mandature qui s’en trouvera entachée.
A court terme, la lutte entre M. Juncker et le Parlement risque de retarder l’entrée en fonction de la future commission, prévue théoriquement pour le lundi 3 novembre. Il va en effet falloir à M. Juncker procéder à quelques ajustements : le premier vice-président néerlandais, le social-démocrate Frans Timmermans, auteur d’une prestation éblouissante mardi, va récupérer le volet « développement durable », afin d’avoir un droit de regard sur le travail du conservateur Canete, et d’apaiser les sociaux-démocrates. Le chapitre « citoyenneté » du très contesté commissaire hongrois, accusé d’avoir mis à mal la liberté des médias et des associations dans son pays, ira à l’un de ses collègues, peut-être le Grec Dimitris Avramopoulos, chargé, déjà, des migrations.
Mais, surtout, il faudra trouver une remplaçante à la Slovène Bratusek. On évoque le nom de la ministre Violetta Bulc, une autre Slovène, elle aussi libérale. Elle devra être auditionnée par les eurodéputés. « Si on peut organiser son oral le 20 octobre, lors de la plénière du Parlement à Strasbourg, juste avant le vote général des députés sur le collège des commissaires, le 22 octobre, alors le calendrier sera tenu », selon une source, au Parlement. Des semaines cruciales, alors que l’Europe menace de jour en jour un peu plus de retomber en récession.
Lire aussi : Europe : au travail, commissaires !
Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen) Journaliste au Monde
Cécile Ducourtieux (Bruxelles, bureau européen) Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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