Comment l’économie du partage s’est fourvoyée : Marché parallèle …

LE MONDE | 07.10.2014 |

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Les modèles Airbnb et D’Uber, qui bousculent des marchés bien installés, se trouvent soupçonnés de faire le jeu du capitalisme le plus sauvage
A l’origine, il s’agissait de partager, de mettre à disposition, de payer moins, de polluer moins et de se défaire, le temps d’un voyage en voiture ou d’une semaine de vacances, de la tentation de consommer trop. L’économie du partage n’est pas synonyme de mise à disposition gratuite, mais elle met face à face offre et demande, grâce à des transactions qui se font « de gré à gré » (peer to peer en version originale).
Cette désintermédiation est naturellement rendue possible par l’existence d’Internet, l’essor du Web mobile, le paiement en ligne et la notation réciproque des utilisateurs. Elle s’appuie aussi sur l’analyse des données de masse («big data »), qui servent de socle à des algorithmes de plus en plus puissants, et permet à l’offre et à la demande de coïncider en une fraction de seconde. La naissance de pépites comme Airbnb ou Uber doit tout à cet usage des nouvelles technologies. Celles-ci ont rendu la location de biens entre particuliers considérablement plus simple et conviviale.
CAMPAGNE VIRULENTE
Cette économie parée des atours de la vertu fait pourtant l’objet de critiques croissantes. Au point que ces modèles « disruptifs », ainsi nommés parce qu’ils bousculent des marchés bien installés, parfois avec des méthodes agressives, se trouvent soupçonnés, au final, de faire le jeu du capitalisme le plus sauvage.
Accusée de plomber le marché immobilier local, la plate-forme de locations saisonnières Airbnb est la cible d’une campagne particulièrement virulente à New York : mis en ligne cet été, le site ShareBetter.org regroupe une centaine d’élus locaux et d’associations pour dénoncer la pression inflationniste qu’exercent les « hôtes » qui louent et réservent sur Airbnb, tout comme la médiocrité de certains logements proposés.
MARCHÉ PARALLÈLE
La start-up n’a effectivement plus grand-chose à voir avec la simple communauté de voyageurs débrouillards qu’elle fédérait à ses débuts. Appartements de standing, caravanes de luxe, yourtes atypiques ou cottages dans les champs : les annonces pullulent – Paris est la première ville du monde représentée sur Airbnb, devant New York –, et les prix s’envolent face à l’appétit des voyageurs pour ce type de location. Un beau trois-pièces à Odéon se loue pas moins de 200 euros la nuit, quand ses locataires le paient 2 000 euros le mois. Si le principe était, à l’origine, de mettre du beurre dans les épinards, il permet aujourd’hui de payer les vacances, voire les impôts. Mais parfois, aussi, de compléter une petite retraite.
Ce marché parallèle embarrasse les grandes métropoles, où la demande de logement excède l’offre, ce qui maintient les prix à un niveau élevé. La mise sur le marché de solutions d’hébergement hors de tout cadre légal et sans garantie de confort est la porte ouverte à un tourisme immobilier qui gonfle les prix, réduit l’offre de logements dans les circuits « classiques » et laisse les moins aisés sur le bord de la route. L’offre informelle finit par concurrencer l’offre régulée, au prix de distorsions importantes des conditions de marché. Précisément l’inverse du but initial.
LE LÉGISLATEUR A DU MAL À TRANCHER
Il en va de même pour le marché des courses en taxi et le covoiturage. L’offre de taxis classique doit désormais compter avec une foultitude de nouveaux entrants qui n’ont ni la même formation, ni le même type de véhicule, ni la même disponibilité, ni les mêmes motivations. Et, surtout, qui ne sont pas assujettis aux mêmes contraintes.
Un propriétaire de voiture qui souhaite amortir le coût de son véhicule en organisant quelques courses par semaine doit-il être soumis aux mêmes règles qu’un salarié d’une centrale de taxis ? De même, un propriétaire qui loue une chambre d’ami à des touristes doit-il être considéré comme un tenancier d’hôtel aux yeux de la loi ?
Le législateur a bien du mal à trancher. Si celui-ci tente de mettre de l’ordre, en France comme ailleurs, il ne parvient pas à s’adapter à la déferlante et, faute de consensus, arrive avec plusieurs trains de retard : Uber, et notamment son service UberPop, ouvert aux chauffeurs non professionnels, est déjà interdit dans plusieurs villes dans le monde. Airbnb fait l’objet de mesures de contrôle drastique (à New York), voire est frappé d’interdiction (à Barcelone). La loi Thévenoud, qui réserve la « maraude » aux taxis et autorise les sociétés de VTC sur le segment des courses réservées, est d’ores et déjà contestée par ces derniers. L’embarras des autorités témoigne de l’enjeu que représente le contrôle de l’organisation de la demande.
CROISSANCE ET INNOVATION
Il est évident que ces start-up contribuent à la croissance et à l’innovation : les algorithmes et les applications qu’elles développent sont perfectionnées et augmentent la fluidité et la sécurité des transactions. Mais ces progrès, qui sont d’ordre commercial, sont-ils au service de l’économie réelle ? Difficile à dire, surtout quand Airbnb propose aux gouvernements locaux de collecter les taxes de séjour en vairbnbigueur et embauche un ancien conseiller de Barack Obama comme lobbyiste.
En attendant, plus personne ne s’intéresse à Couchsurfing, ce site monté en 2004 qui proposait de mettre en relation des voyageurs aux moyens limités – ou tout simplement curieux – avec des personnes prêtes à les accueillir gratuitement pour une nuit. Le confort était parfois sommaire, mais l’expérience unique : sur Couchsurfing.com, les profils correspondaient à des personnes, et non à des appartements. Créé sous forme d’association à but non lucratif, Couchsurfing a changé de statut en 2011 pour devenir… une société commerciale.
Lire aussi : Bras de fer législatif entre  Airbnb et San Francisco
L’économie ne stagne pas, elle se transforme
Audrey Fournier

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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